Tenter de rendre la singulière complexité d’une relation intime est un défi qui, de tous temps, a galvanisé l’atelier des écrivains et écrivaines. Ce geste qui tente d’écrire, parfois sera politique, parfois tourmenté et parfois ne sera qu’un simple exercice d’admiration à l’égard d’un être cher; publié en 2015 aux Éditions du Noroît dans la collection Initiale, Le fil, de Pierre-Philippe Gouin, est présenté comme « l’histoire, en neuf actes, d’une rencontre – d’une relation (…) [qui] tire le fil ténu d’une narration en vers et en proses poétiques pour exposer la fragilité d’un homme à même ses excès. »

Ce premier recueil de Gouin ne déroge pas de l’esthétique épurée à laquelle le Noroît nous a habitués, l’inscrivant comme une pierre angulaire dans l’horizon poétique québécois : les poèmes ne font pas plus d’une page, le blanc y occupe une place d’honneur et la respiration se veut espacée, diffuse. Les neuf actes narratifs qui composent le recueil agissent à titre de structure tonale, modulant les différents moments d’un discours qui, s’il n’est pas amoureux, parle bien d’une errance amoureuse au sens où Barthes l’entend : «je ne puis moi-même (sujet énamouré) construire jusqu’au bout mon histoire d’amour : je n’en suis le poète (le récitant) que pour le commencement; (…) [j]e cherche, je commence, j’essaye, je vais plus loin, je cours, mais jamais je ne sais que je finis.1» Ainsi, le premier acte ouvre sur une rencontre qui affirme la fragilité qui porte le recueil, tout en intimant d’un même coup l’attention de l’être aimé et le regard de ses éventuels lecteurs et lectrices à suivre les moments de proximité et de distance qui composent cette errance.
suis-moi
le temps d’une phrase
d’un souffle
que je
te redonnerai (p.13)
Au travers du regard du récitant, on est appelé à observer l’apparition des délicats détails relationnels – «les mains posées sur un livre[, les c]heveux noués sur la nuque» (p.17), l’attitude rêveuse du regard, etc. –, qui constitue sa curiosité et son désir de l’autre, du nous. La plupart des images convoquées sont simples, sans fioriture, et parlent d’une sensibilité nuancée mais non moins percutante; la structure du recueil travaille d’une économie narrative qui, si elle donne lieu à certains passages plus «vides», prépare en fait le tranchant de segments à venir – des tensions se confirment, se pressentent, pour ensuite soit exploser, soit se dissiper.
À l’intérieur, il était impossible de marcher sans toucher quelqu’un. Tu me présentais aux amis que tu croisais, je les saluais, et ainsi de suite. (…) J’ai senti que je te ralentissais, je me suis mis à parler avec une de tes amies et tu as continué ta visite. Ton amie était gentille, mais je ne l’écoutais pas. (p.57)
Un jeu d’intensités filées qui va de variation en variation; on erre, on cherche, sans savoir à quoi s’attacher. Le temps de verbe au présent marque l’espace du poème et la situation d’énonciation du sujet énamouré, tandis que les verbes au passé racontent des échanges qui nous apparaissent éloignés, inaccessibles. Ces variations temporelles, ainsi que les images et abstractions qu’elles portent, entourent certains poèmes d’une impression de flottement. Une impression qui, à terme, interroge et complexifie le réel auquel on a accès.
Car la configuration du recueil permet au lecteur d’expérimenter différents niveaux de déréalité, de ce «sentiment d’absence, (qui est un) retrait de réalité éprouvé par le sujet amoureux, face au monde.2» Quand l’attention n’essaie pas d’aller vers l’autre, elle tangue dans une solitude de l’action qui n’arrive pas à se dire – sans doute parce que nommer trop clairement cet état de déréalité, ce serait y faire violence et en sortir.
propos jetés
mains inutiles
ciel bleu
ce que je veux te dire
depuis le début
n’existe pas (p.63)
Sortir de cette ligne de tension, on l’aura compris, ne peut être envisagé par le sujet énamouré : il suit le «dernier fil langagier (…) [qui le retient] au bord de la réalité qui s’éloigne.3» Une errance physique qui, souvent, est ressentie comme une intense expérience de la limite énonciatrice. Ce décalage paradoxal – présent dans l’absence du déréel qu’on nous dit sans dire – se traduit parfois par un égarement qui nuit à la fluidité de la lecture: certains faits semblent se contredirent et diverses informations demeurent difficiles à lier au récit. Le flottement, si agréable à l’amorce, s’obscurcit en certains endroits et en vient à parasiter plutôt qu’à intensifier. Maladresse ou effet calculé? Quoi qu’il en soit, un sentiment d’incohérence extérieure au texte s’en dégage.
Il serait néanmoins injuste de considérer que le recueil de Gouin tombe à plat de par ces malheureux effets de confusion: le fil tient bon et si on se perd dans un cul-de-sac narratif, le ton demeure égal à lui-même et permet de retrouver son chemin sans grande difficulté. Puisque Le fil est réfléchi comme un ensemble, il n’est en fin de compte pas si important que certains poèmes fonctionnent moins bien que d’autres. Au pire, on s’en détourne, agacé.e et condamné.e à moins apprécier le dernier acte.
Pour finir, peut-être simplement souligner à nouveau la douceur avec laquelle la structure qui tient ce recueil erre dans une réalité vacillante qui, constamment, se retrouve mise en tension. Certaines images souvent visitées apparaissent comme originales et revitalisées par la voix qui porte le recueil. Somme toute, cet objet est le fruit d’un travail minutieux qui fut à même de déployer une sensibilité acuitée, empreinte d’une élégante finesse. Cette dernière est à découvrir tout au long de la lecture et il paraît improbable d’en saisir toute la puissance si on ne s’y plonge pas complètement.
1.Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Éditions du Seuil, 1977, p. 117-118.
2.Ibid., p. 103.
3.Ibid., p. 105.
Article par David Berthiaume.