Pour son dixième anniversaire, le FTA fait les choses en grand. Proposant une grille horaire foudroyante et programmant des artistes incroyables, dont Roméo Castellucci, Étienne Lepage, Stewart Legere et bien d’autres, le festival ouvre ses portes sur un monstre: Une île flottante. Une adaptation du texte La poudre aux yeux (1861) d’Eugène Labiche est mise en scène par le suisse-allemand Christoph Marthaler.
Marc Bodnar, comédien qui travaille depuis des années auprès du metteur en scène, donne très justement une métaphore culinaire bien mijotée qui explique, en entrevue dans le programme, brillamment le titre de ce flotteur inconsistant: «Il [Marthaler] traque l’inessentiel – ce qui ne veut pas dire l’insignifiant – au travers duquel il dévoile l’humain. Le titre allemand d’Une île flottante est Das Weisse vom Ei, ce qui veut dire littéralement “le blanc de l’oeuf”; or, dans la culture allemande, ce qui importe dans un oeuf, ce n’est que le jaune…»

C’est la recherche de l’inconsistance, de la liquidité de cette masse blanche qui n’est que barrière à ce qui importe vraiment, le jaune. Toute l’œuvre tient sur les notions d’improbabilité, d’absurdité et de «tournage autour du pot». Une île flottante, c’est un voyage inquiétant, mais qui fait rire (parce qu’on ne saurait réagir autrement). Les comédiens entrent en scène devant le classique rideau rouge en s’engageant dans un combat verbal où s’entremêlent le français et l’allemand parlé par les Malingear et les Ratinois, les deux familles de la pièce. Le spectateur, happé par ces changements de langues subits se heurte aux mots, frappant déjà une première barrière. Il n’est plus question d’incommunicabilité, comme chez Ionesco ou Albee, il est question d’une langue inopérante et inexprimable, d’une langue qui n’est plus véhicule de communication. Ce n’est plus l’écoute de l’autre qui est défaillante, mais l’action et l’acte du langage lui-même. Joséphine livre un aparté silencieux. Sur le rideau, un texte nous explique qu’elle ignore la raison de sa perte de parole, mais que ça lui arrive comme ça par hasard. Elle a l’air complètement perdue et désorientée. Face au public, ne sachant pas quoi faire, elle nous regarde, surprise et attend que le moment passe. Vêtue d’une robe que l’on croirait faite des rideaux dressés derrière, elle se fond au décor. Voilà ce qu’est Une île flottante: quelque part entre une inquiétante étrangeté qui force le rire et l’angoisse de l’improbabilité des situations exposées.
L’histoire écrite par Labiche est typique des vaudevilles du XIXe siècle avec ses claquages de portes, ses petits clins d’œil et ses rires faciles. Deux familles de la petite bourgeoisie font des pieds et des mains pour impressionner l’autre famille pour la dot de leur enfant prochainement marié. Emmeline et Frederic sont ridiculement amoureux et leurs parents, allemand d’un côté et français de l’autre, se rencontrent à plusieurs reprises pour discuter des avoirs de chacun. Bref, un jeu de séduction bourgeois. Dans la version que nous propose le metteur en scène, ces jeux de séduction sont plutôt remplacés par des objets. Dans le texte de Labiche, les hommes parlent de chasse, mais dans la mise en scène de Marthaler, le personnage de Robert apporte constamment sur scène des animaux empaillés. Ces animaux, symboles de prestige (la chasse était un loisir de riche au XIXe siècle), participent à cette surenchère dérisoire de l’étalage des avoirs de chacune des familles.

C’est dans un salon où les indices temporels sont incohérents que se déroule l’action. On y retrouve tout ce qui a sa place dans un salon faussement fancy: table de bois avec 8 chaises et petits coussins, beaucoup trop de bibelots, des portraits peints de tous les personnages ou presque, un bureau de travail, de vieilles radios, des lampes et de petits rideaux brodés en guise de porte. Il y a, côté jardin, la salle à dîner à laquelle nous n’avons pas accès, que l’on entrevoit par les portes, munie d’une grande table et riche de toute l’argenterie promise par l’un des pères en dot. Il est intéressant de remarquer que les personnages n’investissent pas cette pièce, alors qu’en général, c’est dans la salle à manger qu’on accueille les invités à souper (la grande visite). L’action se déroule plutôt dans le salon, dans le bureau et non pas dans ce lieu qui promet la luxure. On voit le luxe, mais on n’y touche pas une seule fois.
Un phénomène frappant de la pièce est cette inquiétante étrangeté (Das Unhemliche, cf. Freud, ouvrage du même nom) qui émane des scènes. L’idée derrière cette inquiétante étrangeté, que je résume très grossièrement, c’est la rencontre avec ce qui nous est familier, que nous connaissons déjà, mais sur lequel une transformation s’est opérée de sorte que l’objet familier est épeurant ou inquiétant. La pièce est remplie de cette double formule du commun et de l’étrange inconfort qui vient d’éléments nouveaux et inconnus. D’un côté, il existe une multitude de signes connus, que l’on pourrait dire venant de la maison ou du familier dont le salon, les liens familiaux, la situation dramatique et même les codes théâtraux. On reconnait tous les mécanismes mis en place par les deux familles pour épater l’autre; les conventions des invitations à dîner, les salutations, s’asseoir à la table, l’heure du repas, etc. On connait et on décortique ces codes. Le sentiment du familier réside dans le fond du spectacle. Pourtant, de l’autre côté, dans la forme que nous donne à voir Marthaler, nous sommes déjoués de nos points de repère. Les signes sont trafiqués. Même si ces codes sont connus, ils sont constamment dérangés, altérés par des éléments absurdes qui viennent perturber les rites habituels de la courtoisie. Par exemple, le moment où s’endort Malingear les pantalons aux chevilles dans un petit fauteuil et qu’il ronfle à s’en époumoner. La lenteur avec laquelle commence le spectacle participe à cet affrontement. Il se crée une sorte d’angoisse dans la répétition et la lenteur des personnages. Il se crée une brèche temporelle où l’on perd tous nos repères habituels. L’étrangeté provoque un rire parce que les personnages et actions sont dans un réel improbable et surprenant. On rit un peu parce qu’on se sait dans une comédie, mais il y règne toujours une sorte d’aura glauque et étrangement décalée. On est témoins d’une multitude de procédés comiques, dont la peau de banane sur le plancher, où Frederic s’enfarge plutôt dans ses pieds, mais ces procédés sont toujours coupés et n’aboutissent pas. Ce sont les situations inusitées et les actions défaillantes qui rendent le spectacle comique.

À plusieurs reprises, les personnages s’écartent complètement de la trame qui se dessine pour eux. Par exemple, toute la famille saigne du nez lorsque Frederic chante une comptine à Emmeline. Ce n’est pas un moment particulièrement drôle, le doute est semé; qu’est-ce qui fait rire? On rit des blagues grasses, mais on rit aussi des blagues absurdes et de la nature disjonctée des personnages. «Qu’est-ce que je vis? C’est drôle? On ne peut pas être trois cents personnes à être fatiguées.»
Pour ce qui est des acteurs, c’est un jeu physique et très caricatural. Rappelons que Marthaler a été l’élève de Jacques LeCoq. Les comédiens utilisent grandement l’expression faciale pour susciter le rire, pour créer cette ambivalence où nous trouvons à la fois que les personnages ont l’air atteints du syndrome de La Tourette (ou carrément fous). C’est aussi un moyen efficace de communiquer et de se lier avec le public. Beaucoup de jeux de regards sont directement adressés au public. Pour faire des liens et tenter de mieux comprendre le jeu des acteurs, je vous invite à regarder sur internet les fameux sites de taxidermie manquée. C’est fascinant, et c’est ce que représente ce spectacle. Le spectateur ne peut être qu’à cheval entre l’incompréhension des choix de procédés théâtraux et un rire incontrôlable face à l’incroyable chemin que prennent les personnages. Voici quelques liens fantastiques pour stimuler votre imagination: [1], [2], [3].

La pièce se termine sur les comédiens qui vident presque complètement le plateau, en emballant précieusement chacun des bibelots et machins-chouettes qui trainent, laissant seuls une table et quelques tableaux trop hauts, en plus du piano-harpe. C’est la tombée des artifices des deux familles, mais aussi la fin du cadre de la représentation. Cette mise en abîme de la représentation que se jouaient les deux familles en plus du cadre de la représentation théâtrale ramènent le spectateur dans une sorte de surcharge. Alors que tout au long de la pièce, les comédiens se déplacent lentement, la plupart du temps un à un, dans une sorte de chorégraphie très calculée, le déménagement de la scénographie s’opère dans un chaos absolu. Tout à coup, la scène prend vie et heurte de par sa vivacité. Marthaler, avec sa mise en scène, joue à pleine main dans une sorte de liquide visqueux viscéral. C’est une texture agréable, mais qui nous coule tout de même entre les doigts. Un oeuf cassé sur sa propre tête devant un miroir. On rit, mais on rit de qui?
La pièce Une île flottante est présentée en français et en allemand avec des sous-titres anglais et français les 26, 27 et 28 mai au Théâtre Jean-Duceppe dans le cadre du Festival TransAmériques.
Article par Marilyne Lamontagne.