La voix claire, le sourire franc qui transparaît, même au bout du fil, le metteur en scène Claude Poissant a trouvé quelques minutes dans son emploi du temps bien chargé pour s’entretenir avec l’Artichaut de son nouveau spectacle, Bienveillance. A-t-il réellement besoin de présentation? Codirecteur artistique et directeur général du Théâtre PÀP, M. Poissant a dernièrement monté The Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay (2011), Rouge Gueule d’Étienne Lepage (2010) et Le traitement de Martin Crimp (2005-2006), entre bien d’autres. À travers son travail de direction artistique, de metteur en scène et d’acteur, il trouve également le temps d’écrire. Un polyvalent comme on les aime au théâtre, quoi.
© Marie-Claude HamelArtichaut : Votre prochaine mise en scène, Bienveillance, prend l’affiche du 2 au 27 octobre à l’Espace GO. Pouvez-vous résumer de quoi il s’agit?
Claude Poissant : Ce texte de Fanny Britt est né d’une démarche particulière. Au cœur de l’histoire, deux gars qui atteignent la quarantaine. Ils ont grandi ensemble dans le même village mais ont été séparé par leurs choix de vie. L’un d’eux est resté au village alors que l’autre est devenu avocat à Montréal avec la vie de cellulaire, les causes complexes et l’argent. L’avocat retourne dans son village pour plaider une cause qui l’oppose à son ami d’enfance. Il y revoit aussi sa mère, avec laquelle il n’entretient qu’une relation téléphonique. C’est une pièce sur la vie que l’on choisit, des choix que l’on fait, et qui au fil ne notre vie, nous reviennent à la figure. Bienveillance, c’est le nom du village, mais c’est aussi celle que l’on porte à l’égard de nous et des autres.
A.: Qu’est-ce qui vous a amené à ce projet? Qu’est-ce qui vous inspirait?
C. P. : Patrice Dubois et Dany Michaud sont deux amis depuis longtemps et voulaient faire un projet ensemble, alors Patrice est arrivé avec ce projet de faire une coproduction avec les Productions À tour de rôle, théâtre d’été et de région. C’était un beau contraste avec le Théâtre PÀP, de ville et de saison. Je trouvais l’idée intéressante, mais il s’agissait maintenant de trouver un auteur. On a appelé Fanny Britt avec qui j’avais déjà travaillé sur Couche avec moi (c’est l’hiver), qui avait été un spectacle très marquant. On lui a dit : « Tu n’as aucune contrainte, il y a une rencontre ville et région, on sent que tu peux faire quelque chose, mais ne te sens pas cloitrée». Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois, dans des lieux différents comme l’Oratoire Saint-Joseph ou un marché public pour se parler de nous, à deux, à trois ou à quatre. Moi à quelques 50 ans, Patrice et Dany approchant la quarantaine, Fanny dans la jeune trentaine, on était tous à un moment différent dans nos vies. Fanny a écouté ça, et sans qu’on la guide, deux mois plus tard, elle est arrivée avec ce texte bien ancré dans la proposition de départ. Elle en avait fait quelque chose d’autre, mais à mesure qu’on le montait, on reconnaissait tous d’où ça venait. Je suis là à vanter Fanny, mais c’est vrai que c’est un texte très solide, bien fait. On n’a pas eu beaucoup de travail de retouches à faire.
A.: Comment avez-vous procédé pour la distribution? Est-ce que vous aviez déjà travaillé avec la majorité de celle-ci?
C. P. : Patrice (Dubois) et Dany (Michaud), c’était clair dès le début puisqu’ils étaient à la base du projet. Louise Laprade, on s’est dirigé mutuellement dans le passé, et c’est à une lecture publique des fameuses lettres de Yann Martel à Harper, l’an dernier, qu’on s’est dit qu’il fallait absolument retravailler ensemble. Et il y avait, dans le personnage de cette mère ex-syndicaliste, quelque chose qui lui ressemblait. Même si c’était un rôle qu’elle n’avait jamais eu. Sylvie De Morais joue cet enfant au cœur du litige et nœud de la pièce. Sylvie passe de la comédie au drame, de la légèreté à la profondeur de façon tellement fluide! C’est impressionnant. Et enfin, Christian Roy remplit le rôle difficile de jouer plusieurs petits personnages, ce qui peut parfois être déroutant. Mais il a un excellent sens de la composition.
A.: Quel a été votre rapport avec la dramaturge Fanny Britt lors de la création de Bienveillance?
C. P. : Fanny est venue à quelques répétitions. Il y a des productions ardues, complexes et tortueuses. Mais pour Bienveillance, on y est allé à petits pas mais en ligne franche. Les quelques fois où elle est passée en répétition, on a pu lui poser les dernières questions et clarifier certaines choses. Elle est heureuse avec la proposition parce que c’est proche de ce qu’elle avait dans sa tête. J’adore que les auteurs soient présents en répétition. Notre travail s’est poursuivi après les répétitions et continue encore puisque le livre sort bientôt aux éditions Léméac et qu’il restait quelques mots à modifier.
A.: Vous codirigez avec Patrice Dubois, le Théâtre PÀP, comment se déroule votre travail au quotidien, dans le contexte de résidence que vous avez à l’Espace GO?
C. P. : Il y a rarement un seul jour de typique! J’ai repris la direction générale et la codirection artistique en 1989. J’ai pris ça à bras-le-corps quand les autres fondateurs sont partis. J’étais très bien, je faisais tout ce que je voulais et je m’amusais. En 2007, j’ai ouvert la porte à Patrice, car je voulais me remettre en question, me bousculer avant d’être trop confortable. Avec lui, c’est très différent. On s’entend très bien, mais on ne se ment pas, on veut aller là où on n’est jamais allé. Il y a des conventions au PÀP. Deux spectacles par année en résidence, donner la priorité au théâtre québécois même si on peut en sortir, faire partir en tournée, ou non, certains spectacles. Avec Patrice, on bouscule ces conventions, on se questionne. On voudrait faire des grands pas, mais on en fait des petits. Cet échange et cette liberté, j’y tiens. Sinon, concrètement, on lit beaucoup de pièces, on voit autant des spectacles et on en parle beaucoup.
A.: Vous avez écrit, par le passé, plusieurs pièces. Êtes-vous présentement en période d’écriture?
C. P. : Je suis en processus pour me remettre à l’écriture. Mais tant que ce n’est pas une urgence, tu le laisses sur la pile. Dernièrement, j’ai moins le temps. Patrice, par contre, a écrit une première version de pièce l’an dernier et on est en discussion là-dessus. Si je veux écrire, il faut que je disparaisse. Cet été, j’ai eu le temps de correspondre avec un ami, mais c’est tout pour le moment.
A. : Dans quelle production vous a-t-on demandé de jouer?
C. P. : C’est un premier texte de Florence Longpré et Nicolas Marillon, qui sera présenté bientôt à la Petite Licorne. La pièce s’appelle Chlore, comme à la piscine. On sera quatre sur scène. Les autres acteurs sont dans la vingtaine, moi je joue le père. Quand ils me l’ont demandé, je leur ai dit : « Ah bon, tu me demandes vraiment de jouer là-dedans? Ah bien, ok! »
A. : Vous enseignez également le théâtre dans plusieurs écoles, en quoi ce rôle est-il différent de celui de metteur en scène?
C. P. : J’avance dans le temps, comme n’importe qui. J’ai autant à apporter à mes élèves qu’eux peuvent le faire pour moi. J’ai un grand bagage de jeu, de codes théâtraux, de dramaturgie. Mais eux sont la nouvelle génération. Avoir toujours un nouveau groupe d’année en année, ça permet de garder le pied sur le fil électrique et de comprendre comment quelqu’un de 20 ans pense aujourd’hui! On ne change pas le monde avec le théâtre, mais si on peut le bouger d’une poussière, tant mieux. Ça permet d’avoir une réflexion sur la vie qui nous entoure. Prendre le pouls du social, du politique. Cette urgence m’habite. Quand je ne le fais pas une année faute de temps, ça me manque. C’est aussi un défi de mise en scène, de comprendre pourquoi ils jouent comme ça et quelles sont leurs références. C’est un outil pour l’avenir aussi, j’y découvre des nouveaux acteurs avec qui je pourrais travailler plus tard.