D’abord jouée à guichet fermé en février 2016, Coco est la première pièce de Nathalie Doummar, auteure et comédienne qu’on a pu voir dans Pays, le plus récent film de la réalisatrice Chloé Robichaud. En plus de signer ce texte percutant, Doummar interprète, en alternance avec Sylvie De Morais Nogueira, le rôle-titre de la production qui est présentée à La Petite Licorne par Théâtre Osmose, en collaboration avec Lez Spread the Word et en codiffusion avec La Manufacture.
La comédie dramatique s’attaque à bon nombre de sujets vitaux, dont le rapport à la mort, la sexualité, l’homosexualité et la maternité. Toutefois, la question que pose réellement la pièce est celle des limites de l’amitié. Je voulais dire de l’amitié au féminin, mais je crois que la vérité qui se joue devant nous pendant une heure quarante minutes est plutôt universelle. C’est donc dire que, malgré le rose qui orne le programme, l’affiche et la scène, malgré une distribution exclusivement féminine, malgré l’avertissement du metteur en scène dès la première ligne du programme «Attention, vous vous apprêtez à voir une pièce de filles», ce n’est pas à ce seul public que s’adresse la pièce. D’ailleurs, cette appellation «de filles» (un film «de filles», une soirée «de filles» un week-end «de filles»…) me rebute plus qu’elle ne m’invite. Elle invoque tous ces produits qu’on affuble de rose pour les vendre plus cher, des rires trop aigus qui sonnent faux, du maquillage et du vernis à ongles, du papotage. Cette pièce est à l’antipode de cette artificialité dont on a investi l’expression «de filles»: elle est vraie, authentique et grinçante, comme la vie.
Coco, c’est l’histoire de quatre amies qui se réunissent après la mort du cinquième membre de leur bande et qui plongent, à travers la lecture de son journal intime, dans leurs souvenirs. La trame narrative effectue de multiples aller-retour entre le passé et le présent, figeant Coralie, surnommée Coco, dans un espace entre la vie et la mort. C’est entre les quatre murs du chalet où elles avaient l’habitude de se retrouver que se déroule l’action. Le texte de Doummar est d’une qualité exceptionnelle, même s’il aborde des sujets qui pourraient, sous une autre plume, facilement tomber dans le pathos. Il sonne toujours juste. Les dialogues sont d’un naturel désarçonnant. Il est, ce qui n’est pas chose simple à réaliser, à la fois hilarant et touchant. De fait, il m’est rarement arrivé, au théâtre, de pleurer autant de rire que de tristesse.

La mise en scène de Mathieu Quesnel met en valeur les qualités du texte. Une aura kitsch émane des objets et du mobilier qu’on retrouve sur scène, donnant l’impression de se retrouver dans les vieux meubles d’une grande tante que ton père aurait sauvé des vidanges pour «amener au chalet». On y croit tout de suite. De plus, en laissant une place au silence, Quesnel laisse les petits bruits de la vie ajouter à l’impression d’authenticité. De la carotte croquée nerveusement en passant par le chuintement de la bouilloire et le bourdonnement de l’aspirateur, à l’écho de toutes ces coupes de vins versées, les sons se substituent aux paroles pour signifier le malaise et l’inconfort que les mots évitent de nommer. La musique, autant celle électronique produite par Le Futur pour marquer les transitions, que celle jouée doucement par Simone (Sarah Laurendeau) qui chante en grattant sa guitare sur scène, vient parfaire l’atmosphère, forçant le public à s’abandonner complètement.
Cela serait impossible sans le jeu savamment dosé des cinq actrices. Comme l’écrit Martine Delvaux (2013), les filles deviennent des filles lorsqu’elles sont mises en séries et qu’elles sont comparées les unes aux autres. Si, dans la première scène, on voit quatre personnages un peu stéréotypés, c’est avec brio que le voile est graduellement levé et que les quatre femmes gagnent en complexité. C’est d’ailleurs un mélange de personnalités fort diversifiées qui se cimente par leur amitié. Il y a Viviane (Anne-Marie Binette), anxieuse et puérile, Maggie (Marie-Ève Perron) qui parle fort et qui baise beaucoup, sa petite soeur Kat (Kim Despatis) une social justice warrior qui tient à ses principes. À elles s’ajoute Simone (Sarah Laurendeau), une fille loyale et sensible, qui découvre son homosexualité et ses sentiment envers sa meilleure amie Coco (Nathalie Doummar et Sylvie De Morais Nogueira), celle qui les lie les unes aux autres, une jeune femme au corps brisé dont le rêve de maternité sera ruiné par la maladie. C’est d’ailleurs à cette enfant qui ne naîtra jamais, Jeanne, que Coralie adresse le journal intime dont ses amies font la lecture après sa mort. Jeanne est aussi la poupée de la jeune femme, celle qui restera sur scène même lorsqu’elle-même n’y sera plus, comme un rappel inanimé de son absence, de sa mort.

L’amitié, la vraie, est puissante. C’est ce que nous transmet Doummar. Pourtant, dans ces soirées de filles, il n’y a pas que de la complicité : il y a beaucoup de confrontation, d’insultes lancées. La violence sourde de l’amitié au féminin, celle du jugement, de l’écart entre l’expérience de vie, les valeurs, des moqueries qui frappent plus fort qu’on voudrait l’admettre, du mépris qui se ressent, mais qui ne se dit pas, est dévoilée en même temps que la compassion, le support qu’elles s’apportent l’une à l’autre, la force qu’elles se donnent. J’ai particulièrement apprécié que la vision de l’amitié qui est mise de l’avant ne soit pas, contrairement au programme, complètement rose.
Par contre, ce que la production réussit le mieux, c’est de donner vie aux personnages, à ces cinq femmes qui se construisent, se creusent et se développent devant nous. En quittant la salle, j’ai l’impression que ces quatre filles, ces quatre femmes, sont toujours là, qu’elles se confient l’une à l’autre, continuent de s’aimer, de se faire violence, mais aussi de se pardonner: qu’elles existent en dehors du texte. Dans ma tête, elles sont devenues des personnes, des vraies, j’oserais même dire des amies. Et c’est là le véritable tour de force qu’accomplit Nathalie Doummar en signant Coco.
Coco était présenté à la Petite Licorne du 28 août au 19 septembre 2017.
Article par Maude Lafleur.