La résurgence orageuse et nécessaire des voix de Hurlevents

Les Hauts de Hurlevent est un classique victorien écrit par Emily Brontë en 1847. Le drame romantique est entièrement réécrit…
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Les Hauts de Hurlevent est un classique victorien écrit par Emily Brontë en 1847. Le drame romantique est entièrement réécrit par Fanny Britt, auteure réputée dans plusieurs genres littéraires: le roman, la littérature jeunesse, l’essai et bien sûr le théâtre. Elle recadre l’intrigue à notre époque de manière à ce que le récit soit contemporain au spectateur et le touche davantage, comme le roman de Brontë appelle la réaction du lecteur face aux injustices criantes de son époque. Mise en scène par Claude Poissant, la pièce Hurlevents est jouée au Théâtre Denise-Pelletier du 31 janvier au 24 février 2018. La saison hivernale est tout à fait appropriée pour cette tempête qui se déchaine sur la scène.

En situant sa pièce dans des enjeux féministes très récents (par exemple le mouvement #metoo et les dénonciations de harcèlement contre des professeurs au sein de l’université), Fanny Britt redonne sa dimension actuelle aux personnages et aux enjeux sociaux du roman d’Emily Brontë. De cette manière, la fiction est d’abord contaminée par le réel. Dès la première scène, la professeure universitaire Marie-Hélène présente à ses élèves la force atemporelle du classique littéraire victorien. Elle indique que la passion déchirante des personnages peut éclairer les zones d’ombre de nos vies. Évidemment, ce préambule métafictionnel s’adresse autant aux étudiants fictifs qu’au public d’élèves bien réels, qui apprennent ainsi les enjeux de la pièce. Le Théâtre Denise-Pelletier accueille en effet principalement des élèves du secondaire ou du collégial, leur permettant alors de (re)découvrir les classiques.

Après le discours de la professeure, la lumière (d’Erwann Bernard) éclaire toute la scène plutôt que de montrer uniquement le personnage. Apparait le décor quelque peu déconstruit: une table fixée au plafond, une démarcation évidente entre la cuisine et le salon, qui parait insolite. En effet, il ne s’agit pas de représenter l’immense demeure de Hurlevent dans le roman victorien, mais un petit appartement d’universitaires de premier cycle, où la frontière entre la cuisine et le salon est souvent absente. Si un repas doit réunir la professeure et trois de ses étudiants (Émilie, Édouard et Isa), milléniaux et amis colocs, l’espace scénique semble d’emblée annoncer que le repas n’aura pas lieu (à l’exception de la consommation d’alcool, qui désinhibe les personnages) et que l’appartement deviendra plutôt le terrain d’affrontements idéologiques, où il demeurera possible de se réfugier dans le divan.

Les trois colocs: Isa, Édouard et Émilie.
Hurlevents. Crédits photo: Gunther Gamper

Les premiers dialogues semblent pourtant inoffensifs, malgré le ton déjà orageux. Émilie et Édouard, discutent de l’usage de l’anglais dans la langue française, de sa juste appropriation pour garder la langue vivante. Les personnages font naturellement la vaisselle ensemble, illustrant certains progrès sociaux qu’a permis le féminisme depuis l’époque victorienne, même si ceux-ci vont se révéler essentiellement superficiels, comme l’illustrent les actions des deux personnages masculins analysés dans le prochain paragraphe. À l’image de la tempête qui gronde à l’extérieur (dont la conception sonore a été réalisée par Nicolas Basque) et qui coince les personnages dans un huis clos, la tension narrative devient peu à peu manifeste et ne cesse par la suite d’augmenter. Le spectateur peut en déduire que les relations qui unissent les personnages vont fatalement engendrer des affrontements. En effet, Édouard est secrètement amoureux de sa professeur Marie-Hélène. Cette dernière a peinturé la porte du bureau d’un autre professeur pour le dénoncer d’avoir eu des relations sexuelles abusives avec une de ses élèves. Isa fréquente ce même professeur. L’œuvre aborde d’autres sujets problématiques, notamment l’avortement, le deuil amoureux, la fuite, l’amour fusionnel et la jalousie littéraire. Bien que les échanges verbales soient souvent passionnés et douloureux, voire cruelles, pour les six personnages – ce qui n’exclut pas la présence salutaire de l’humour –, la justesse des points de vue exposent tout le caractère problématique des enjeux abordés.

Les postures opposées des deux personnages masculins vis-à-vis certains enjeux souvent qualifiés à tord de féminins dérangent également. Soit l’amoureux de la sœur d’Émilie ne semble guère concerné par les discussions, soit Édouard tente d’être féministe sans que son comportement ne soit convaincant. En effet, malgré son désir évident de bien-faire, Édouard semble devoir reproduire toutes les bévues envisageables: du mansplaining[1] à l’attitude de chevalier venant au secours de sa damoiselle, en passant par la critique répétée des choix sexuels d’Isa ou de la rhétorique du nice guy[2]. Lorsqu’il est étonné (et choqué) parce que la sœur d’Émilie avoue son avortement, il apprend aussitôt que trois des quatre personnages féminins en ont vécu un. À travers la conversation est mentionnée naturellement la statistique exacte au Québec. Face à cela, Édouard ne peut qu’indiquer, incertain et misérable, qu’il ne croit pas que ce soit arrivé à l’une de ses partenaires.

L’une des publications sur le mur virtuel d’Édouard.
Source: Page Facebook du Théâtre Denise-Pelletier

Les commentaires sur la réalité des cinq milléniaux se fondent directement sur l’usage adéquat de la langue, le choix des mots appropriés. Les discours deviennent rapidement complexes, reposant sur la vision du monde singulière et bien articulée des personnages.

Avec ses débats épineux s’inspirant de polémiques récentes, l’œuvre produit plus de questions que de réponses, interrogations nécessaires pour alimenter les discussions (ainsi que la propre réflexion du spectateur). Également liées à cette image de tempête, les nouvelles technologies montrent le vertige de l’information, autant celle autopubliée que celle reçue des médias et de nos contacts. Par exemple, Édouard multiplie les publications sur son mur virtuel lors d’un moment de désarroi, tentant de (re)corriger la série de bourdes que le manque de recul lui fait commettre. Tandis que le spectateur suit le parcours des jeunes milléniaux et leur soif absolue de justice, il s’aperçoit que leur passion débordante et la puissance de la tempête les font progressivement glisser dans l’œuvre qu’ils ont analysée durant la session. Lorsque la neige se déchaine, l’électricité vient à manquer à plusieurs reprises. Des tableaux de la tempête de l’œuvre originale sont alors présentés pendant les quelques secondes où les milléniaux sont dans l’obscurité.

Lors de la scène finale, les personnages ont presque entièrement basculé dans la fiction et portent les costumes de Hurlevent. Le nom de la demeure désigne, outre le vent qui hurle à l’extérieur de l’abri, la force des voix qui exposent la sensibilité et la vulnérabilité des personnages qui l’habitent face aux événements et aux convenances de leur temps.

Les costumes victoriens (de Linda Brunelle et Marie-Audrey Jacques) commencent à transfigurer la pièce.
Hurlevents. Crédits photo: Gunther Gamper

Hurlevents était présenté du 31 janvier au 24 février 2018 au Théâtre Denise-Pelletier.


[1] Le mansplaining désigne le comportement paternaliste d’un homme sentant le besoin d’expliquer à une femme quelque chose qu’elle sait déjà.

[2] L’Urbandictionary définit clairement et avec humour le terme nice guy: «Not to be confused with a nice guy (that is, a male that is nice)- When used as a noun instead of an adjective, Nice Guy refers to people (men or women) who believe basic social expectations are currency for sex».

Article par André-Philippe Lapointe.

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