Les vampiriques Alice (Danielle Proulx) et Edgar (Denis Gravereaux) valsent du mépris à la haine, devant leur témoin Kurt (Paul Ahmarani), un mystérieux cousin revenu d’Amérique. Unis par un mariage maudit, ils évoluent au rythme du brillant texte d’August Strindberg, maître du théâtre expressionniste européen.
Si l’idée de la mort séduit Alice, elle épouvante Edgar, qui ne manque pas de la feindre plusieurs fois. Chacun joue dangereusement avec la vie de l’autre, comme s’ils croyaient en une probable, mais oh combien effrayante immortalité. Les planches du théâtre Prospero deviennent leur forteresse perdue, un monde symbolique repère de leur subconscient.

La danse de mort, récit marqué par l’absurdité de la vie, est repris par le metteur en scène Gregory Hlady, pour sa sixième collaboration avec les productions La Veillée.
Le délire des personnages devient rapidement contagieux. Leur perversion est telle que leur existence est à questionner. Dans les subtilités de leur jeu, les comédiens déjouent le public quant à leur état: est-ce la vie, la mort, le rêve? Le spectateur est à la fois subjugué et prisonnier de leurs tourments. Jusqu’à ce que les maladroits éléments de mise en scène le ramènent à la réalité.
Pour cette production qui célèbre le centième anniversaire de la mort de Strindberg, Hlady s’en donne à cœur joie, ou plutôt…s’éparpille. Quelques moments portent à confusion : doit-on rire ou chercher un symbole? Les cabotinages jurent avec l’interprétation dramatique des comédiens. L’intensité dramatique bien construite se brise effectivement lorsque Paul Ahmarani apparaît pour la première fois en ballerin, tout de blanc vêtu. Trop souvent, les comédiens retombent froidement dans la neutralité suite à une intensité émotionnelle excessive et plutôt admirable. Du coup, le spectateur est laissé sur sa faim. Déçu d’avoir ressenti autant pour rien : l’histoire continue comme s’il ne s’était rien passé.
Pour Hlady, le choix d’établir une atmosphère sans repères et dispersée, comme dans un cauchemar, représentait un grand risque. Celui de tomber dans l’inachèvement de ses idées. De ne pas maîtriser chacune d’entre elles. Projections murales que le public ne distingue pas toujours, bruits d’ambiance un peu cheap dont le volume enterre le texte et inconstance dans l’interprétation des personnages. Confusion assurée.
Un imposant cadre blanc, l’élément principal du décor, laisse place aux clins d’oeil à des œuvres expressionnistes. Le spectateur averti aura reconnu Le cri de Munch, entre deux répliques, sur le visage de Danielle Proulx. Toutefois, le port du tutu de la comédienne ne lui garantit pas la maîtrise des cinq positions de base en ballet classique. Les quelques improvisations de danse contemporaine seront aussi à pratiquer pour les trois artistes, s’ils veulent rendre hommage au titre.
C’est bien dommage de tirailler à ce point l’esprit du spectateur. Il aurait pu se contenter de l’interprétation réussie des comédiens, «créateurs à part entière» selon Hlady. De la «subjectivité et de la recherche de l’inconscient» qu’il leur avait commandé. De La danse macabre, de Camille Saint-Saëns, en musique. Du génie du texte.
Expressionniste, existentialiste, symboliste. L’œuvre de Strindberg ratisse large. Mais celle d’Hlady est diluée.
La danse de mort, une mise en scène de Gregory Hlady, présentée Au théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre.
Article par Catherine Paquette.