Ce qu’on respire sur Tatouine. Dans l’ombre d’une saga épique ?

Le roman Ce qu’on respire sur Tatouine de Jean-Christophe Réhel, paru en 2018 aux éditions Del Busso, montre l’envers de…
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Le roman Ce qu’on respire sur Tatouine de Jean-Christophe Réhel, paru en 2018 aux éditions Del Busso, montre l’envers de cette fiction épique et du phénomène culturel sans précédent qu’est Star Wars à travers le regard d’un fan. En effet, le.la lecteur.trice suit la trajectoire improbable d’un jeune adulte qui n’a cependant plus rien d’une destinée mythique.

La très inspirante page couverture. Source : Les Libraires.

«J’essaye de me trouver quelque part. Je regarde dans le guide touristique de la Gaspésie. J’y suis. Je suis le trou du rocher Perché.» (p. 6)

La saga Star Wars, aujourd’hui une franchise tentaculaire rachetée par l’empire Disney, a été imaginée par George Lucas. Le premier épisode est sorti en 1977 et constitue le deuxième plus grand box-office de l’histoire en tenant compte de l’inflation – après Autant en emporte le vent (1939) de Victor Fleming. Cette franchise a été la première, au cinéma, à vraiment mettre en place une communauté de fans dont la participation fut immédiate, ainsi qu’une multitude de produits dérivés. Le film originel constitue aujourd’hui le quatrième épisode (A New Hope) d’un immense récit qui se raconte à travers de nombreux médiums – cinéma, séries télévisées, romans, BDs, jeux vidéo, etc. Être fan de cet univers vient souvent avec la connaissance d’une gigantesque encyclopédie d’un monde essentiellement cohérent.

Tatouine est la première planète que dévoile la saga, mais aussi celle où grandissent les Skywalker, personnages principaux des deux premières trilogies cinématographiques. Planète désertique, elle est le point de départ d’une longue odyssée intergalactique qui commence au moment où surgit le mentor Jedi – bien que le héros y retourne parfois pour achever des cycles de son histoire. «La boucle est maintenant bouclée», dit déjà Darth Vader à son ancien maitre qu’il affronte de nouveau aux deux tiers du premier film, en 1977.  L’évocation de la célèbre planète est tout à fait cohérente. Le roman présente l’aridité d’un quotidien où les perspectives d’avenir sont certainement inexistantes. Il s’agit du premier pas vers l’aventure dans laquelle semble définitivement coincé le protagoniste-narrateur du roman. La très belle page couverture illustre d’ailleurs cette métaphorique traversée du désert, illustrant l’infinie petitesse du protagoniste – dans A New Hope, même le droïde, dans cette situation, ressent pleinement la chaleur, la solitude et la détresse qu’inspire l’atmosphère de la planète.

Le plateau de tournage de la saga en Tunisie. Source : Un sac sur le dos.

Ainsi, c’est à travers sa narration que le.la lecteur.trice retrouve l’espace d’un imaginaire. Son quotidien est souvent comparé – par analogie ou opposition – à des épisodes de Star Wars, mais aussi à l’ensemble de la culture populaire. Les références du fan deviennent si fréquentes que le.la lecteur.trice en vient tout naturellement à trouver les siennes au sein du récit. De cette manière, l’autocar en route de Montréal vers New York correspond au Faucon Millenium quittant Tatouine; le petit truand effrayant que le narrateur rencontre à son bord, à Han Solo; New York semble être la destination ultime, fusionnant Yavin 4, planète où se prépare l’assaut final dans A New Hope, et Coruscant, planète-cité où est administrée la galaxie. Sa sœur, comme Leia Organa, gère admirablement bien tout dans sa vie et possède une force intérieure incroyable. Lorsque les deux personnages visitent une galerie d’art, le protagoniste se satisfait de la contemplation d’un seul tableau, y plonge entièrement, de manière analogue à sa seule œuvre essentielle se déroulant dans une galaxie très lointaine.

Malgré tout, à la fin du livre, le narrateur fan part visiter Tataouine, ville qui a inspiré la planète des Skywalker en Tunisie (pays où plusieurs scènes ont été filmées). Ce dénouement se conjugue harmonieusement à la structure cyclique de la saga et particulièrement à la place de la planète dans celle-ci. En revanche, le.la lecteur.trice parvient difficilement à se réjouir pour le protagoniste, qui planifie impulsivement son voyage vers cette Mecque geek, et dont à peu près toutes les péripéties sont entravées par son état de santé bien précaire et de constantes maladies dont les symptômes sont longuement décrits. En ce sens, il est sans doute salutaire que le narrateur ne raconte pas ce nouveau voyage – son voyage à New York pour voir sa sœur à Noël est un cuisant échec –, mais le laisse de cette manière dans l’imaginaire que permet une fin ouverte où rien n’est encore dit.

Si le portrait du narrateur n’est pas vraiment flatteur, il est parfaitement réaliste puisqu’il s’ancre dans le quotidien le plus banal d’une banlieue. Cela n’empêche nullement la narration de souligner l’amusante étrangeté de certaines de ses aventures: à titre d’exemple, parce qu’il manque d’argent, son propriétaire, lui aussi très seul, lui propose un emploi de lutin dans un centre commercial – un lutin qui va malencontreusement saigner du nez et devenir plutôt effrayant aux yeux des enfants, réduisant donc à néant la magie du mythe. La narration alterne entre les projections de ce grand enfant rêveur – souhaitant entre autres qu’on le paie pour manger le McDonald’s qu’il est trop pauvre pour s’acheter –, et les descriptions parfois un peu longues d’un chialeux pathétique assez amer et lucide de son existence. Malchanceux, le protagoniste semble posséder tous les maux: pauvre, ayant une vie précaire, souffrant de sa grosseur, souvent malade, sans emploi et sans réelle ambition – sauf quand il est en train de vivre un moment de délire où tout devient possible, comme dans la plupart des premiers épisodes de la saga mythique.

Devant son morne quotidien et l’absence de rêves réalistes, l’ennui et la solitude occupent une place prépondérante dans la narration. À un tel point que même si le roman n’est pas bien long, il semble par moments interminable, se situant dans un temps atemporel où rien n’advient vraiment. À partir du moment où le.la lecteur.trice comprend que cette trajectoire s’oppose entièrement à celle de Luke Skywalker, jeune fermier et pilote amateur qui devient maitre Jedi et sauve sa galaxie bien lointaine, ille risque assez rapidement de partager l’ennui et l’apathie du protagoniste, et de ne pas être bien longtemps captivé.e par ce récit volontairement décousu. En effet, la narration se construit sur des errances improbables à l’image de la saga idolâtrée, mais où n’existe aucune réelle finalité, à l’image de la vie. Cette posture nihiliste contemporaine, où les rêves semblent paradoxalement si difficiles à croire et pourtant si nécessaires, se trouve équilibrée par une prose souvent très divertissante et facile à lire. L’écriture est habile dans la mesure où le.la lecteur.trice ne sait fréquemment pas s’ille doit rire des inepties imaginées par le narrateur ou être triste pour lui. De la même manière, ille peut s’interroger si l’objet culte représente un refuge salutaire à un quotidien vide et misérable ou constitue une fiction au contraire aliénante causant une malencontreuse fuite dans l’imaginaire. En ce cas, le morne récit du protagoniste, très prosaïque, voire chirurgical, exposant dans la deuxième moitié de l’œuvre son long parcours médical un peu vain, peut éroder le rythme du roman.

Contrairement à une bande dessinée comme Scott Pilgrim (2004-10), qui parvient à diversifier ses procédés pour construire un discours intelligent et critique sur son objet (les jeux vidéo et la culture geek), Ce qu’on respire sur Tatouine propose une narration accumulant souvent des pensées qui, bien qu’assez divertissantes, peinent à se renouveler. Cela semble certes être le but de l’œuvre de plonger son.sa lecteur.trice dans un récit passablement irrespirable en assumant le risque que certain.es s’aventurent, en cours de lecture, dans des régions moins arides de l’imaginaire.

Jean-Christophe Réhel, Ce qu’on respire sur Tatouine, Montréal, Del Busso, 2018, 283 p.

Article par André-Philippe Lapointe.


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