Batty Bwoy de Harald Beharie : lorsque le corps devient une arme

Gare à vous. Oser l’expérience que représente Batty Bwoy relève du risque. Faire le choix de s’asseoir dans cette salle…
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Gare à vous. Oser l’expérience que représente Batty Bwoy relève du risque. Faire le choix de s’asseoir dans cette salle toute noire à l’allure d’un ring de boxe, avec son éclairage brut et ses sièges répartis dans l’espace, implique une considération à laquelle il faut s’attendre du travail de Harald Beharie : le choc.  Préparez-vous comme vous pouvez, mais aucune anticipation ne pourra adoucir l’intensité de ce moment singulier. Beharie ne fait qu’une chose : happer. Happer vos à prioris, vos doutes, vos peurs, votre confort, votre perception, tout ça en une seule heure. Tout ça avec un seul corps, qui vit, virevolte et violente. Approchez : vous n’êtes pas prêt.e, et c’est exactement pour cette raison qu’on vous veut dans la salle. 

Crédit photo: Julie Hrncirova

Batty Bwoy est avant tout une tentative de transmission d’affect. Beharie cherche à transmettre des sensations, des forces qui traversent le corps de l’interprète pour qu’elles vous traversent à votre tour. Mais ces forces portent une charge de violence. Une violence inouïe. Sa provenance, pourtant, ne semble pas limpide dès le départ. Le public voit l’interprète se faire vomir soi-même, dans le silence total, avant de cracher continuellement même l’eau qu’iel boit. On sent que cette violence porte son origine dans une certaine forme de haine de soi. Puis, au travers de la pièce, iel incarne une gestuelle de tension, de contraction musculaire, de contorsion… Le mouvement recherché est laid. Les mouvements de Beharie semblent contrôlés par des puissances extérieures. On peut presque ressentir des mains invisibles qui empoignent son corps, disloquent ses poignets et le forcent dans une cambrure inconfortable, soumise, presque humiliante. Ce sont ces mains invisibles qui provoquent également tous les états psychologiques par lesquels passe Beharie durant le spectacle. On sent toute la palette de souffrance véhiculée par le visage : dégoût, honte, rage, peur et folie se côtoient par l’entremise d’expressions faciales tordues. On sent presque que le corps possède une face qui lui est propre : l’expressivité du visage se transfère à travers chaque muscle, chaque os, chaque pore. La douleur est rendue visible par la gestuelle viscérale de l’interprète. Chaque mouvement possède son propre visage, émettant une couleur singulière à la souffrance que souhaite communiquer l’artiste. 

Crédit photo: Tale Hendnes

Cette souffrance réside dans un territoire qui s’affirme de plus en plus clairement à mesure que le spectacle avance : celui de la monstruosité queer. Monstrueuse parce que perçue comme sale, comme laide, l’expérience queer s’incarne dans le corps. Par son existence dans l’espace public et privé, par sa matérialité, le corps queer se voit persécuté. Perçue comme objet sexuel, la personne queer (dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre est hors du standard cisgenre et hétérosexuel) devient par défaut victime d’une hypersexualisation et d’une humiliation de sa corporéité, allant des manières trop féminines ou trop masculines, ne convenant pas aux normes, jusqu’à la tabouisation des pratiques sexuelles homoérotiques. Le corps queer doit se cacher du regard. La liberté physique queer est découragée tant physiquement dans l’espace public que dans la parole. Mieux vaut, selon l’ordre établi, passer sous silence les réalités alternatives d’expérience de la sexualité hors du cadre homme-femme cisgenres. Mieux vaut effacer l’idée d’un corps qui s’inscrit hors du cadre binaire parce que ces réalités bousculent nos préconceptions de la normalité et déchirent la façon dont le discours populaire façonne notre imaginaire entourant la beauté. Forcément, l’expérience queer ne se situe pas dans le territoire de la douceur, du confort. Ce qui diffère de la représentation univoque que nous avons de la sexualité et de l’identité, ce qui se vit dans la marge, est forcé de s’approprier la violence, la laideur et l’inconfort qu’on lui colle à la peau. 

Crédit photo: Julie Hrncirova

C’est exactement ce que Batty Bwoy donne à voir. Sa propre expérience de ce qu’on lui impose comme image de soi. On dit de la personne queer que son corps est anormal, laid, non-conforme, et que sa façon de vivre avec ce corps, ses désirs et les sentiments qui suivent sont  tout autant anormaux et rendent inconfortables le commun des mortels. Qu’il est préférable de cacher cette monstruosité. De la tordre. De rectifier l’anomalie. Et si la réparation se voit impossible, alors vivre dans l’ombre. Vivre dans la honte d’être ce monstre sexuel, cette créature identitaire. La violence que s’inflige Beharie n’est qu’un reflet de son expérience déployée par l’affirmation de son identité. Et cette violence qui s’extirpe par tous ses pores, ce pourrait être une forme d’exorcisation de toute cette représentation trouble de sa propre humanité. Beharie court, tombe violemment, se frappe, se crache dessus, tremble, explose de secousses ; cette charge de violence devient énergie dispersée devant l’œil du spectateur.ice. Mais aussi devant le corps même du public, lui aussi dans l’espace, qui ne peut que se comparer, sentir sa chair devenir éponge de cette force destructrice qui se déchaîne autour de lui. Beharie, lors d’un moment marquant du spectacle, se met à twerker violemment, passant très proche de chaque spectateur, exposant son visage souffrant et souriant cyniquement à la fois, ainsi que son anus, totalement là, exposé au regard de tous. Cette scène choque plusieurs spectateur.ice.s qui décident de sortir de la salle. Que tente de faire Beharie au-delà du choc? On peut voir dans cette exposition de la nudité crue une réappropriation de cette partie du corps pleine de tabou, toujours cachée, jamais nommée. Comme si Beharie reprenait pouvoir sur son propre corps en nous l’exposant fièrement. On peut aussi voir la double intention qui s’y cache : cet acte de twerking et d’exposition de la nudité peut aussi être perçu comme profondément humiliant, comme une mise en lumière de la soumission de la personne queer, de son objectification. En effet, le terme Batty Bwoy est une expression jamaïcaine discriminatoire signifiant « garçon cul », utilisée pour désigner une personne queer.  

Crédit photo: Tale Hendnes


Paul B. Preciado, philosophe trans, nous dit dans Je suis un monstre qui vous parle : « en sortant de la cage de la différence sexuelle, j’ai connu l’exclusion et le rejet social, mais rien de tout cela n’aurait été aussi désastreux et douloureux que la destruction de ma puissance vitale que l’acceptation de la norme aurait exigée. » Beharie est à la frontière entre assimilation des préjugés queer de monstruosité et appropriation de ces stéréotypes. Déchiré entre mépris de soi et mépris des autres, on cherche la lumière.

Une critique de Vincent Lacasse

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