C’est en avril 2025 qu’est publié aux éditions Mémoire d’encrier le troisième roman de l’écrivain Jeferson Tenório, L’envers de la peau, pour lequel l’auteur a remporté le prix littéraire brésilien Jabuti en 2021.
L’envers de la peau raconte l’histoire d’Henrique, professeur de Lettres dans une école au sud du Brésil à Porto Alegre. Narration portée par Pedro, le fils du protagoniste, le récit nous est raconté au « Tu » dans une constante résonance père-fils. Alliant souvenirs d’enfance par des allers-retours entre passé et présent et l’expérience d’être noir au Brésil, le narrateur s’adresse à son père décédé, abattu par un policier en pleine rue et raconte son histoire tout en se questionnant sur l’intolérance : « […] Je sais maintenant que tu étais en train de me préparer. Tu insistais que les noirs devaient se battre, car le monde des blancs nous avait presque tout enlevé. Tu disais que penser était tout ce qu’il nous restait. Il faut préserver l’envers, me disais-tu. Préserver ce que personne ne voit […][1] ».
Père et fils possèdent deux vécus différents face à l’expérience raciale de leur couleur de peau et à ce qu’elle représente. Un mouvement se crée entre la souffrance d’être l’autre et la volonté d’être entendu. « L’envers de la peau » se réfère aux défis avec lesquels la peau qui dérange doit composer. L’auteur nous livre avec force et vulnérabilité, ce que ça implique de subir la discrimination et le racisme au quotidien. Il met également en lumière ce qui se passe de l’autre côté de cette peau, l’intériorité des personnages qui prend de plein fouet les coups violents causés par l’injustice du jugement. Les incertitudes, les peurs, les questionnements qui naissent après chaque altercation, chaque contrôle policier, chaque regard de travers : « Tu passes une bonne partie de ta vie à encaisser des coups et on persiste à te dire qu’il y a certaines choses que tu ne peux pas faire. Que tu n’es pas capable […] Ça ne suffit pas pour toi de prouver que tu es compétent, il faut que tu prouves que tu es meilleur que les autres[2]. »
C’est aussi l’apprentissage d’être l’autre, par la socialisation qu’il nous décrit de manière poignante : « Tu ne savais pas comment réagir. À l’époque, tu ne savais même pas trop ce que ça voulait dire que d’être noir. Tu n’avais jamais eu l’occasion d’échanger avec qui que ce soit sur le racisme, sur la négritude, sur quoi que ce soit. À ce moment-là, tu n’étais qu’un corps noir. Mais tu savais au fond de toi-même que tu étais face à un salaud[3]. »
Pedro nous raconte tous les contrôles policiers que son père à du subir, les difficultés de socialisation entre les blancs et les noirs, la fatigue de devoir constamment se justifier, l’image continuelle du suspect qui lui colle à la peau, l’impossibilité d’être complètement libre de ses déplacements et de l’incapacité de se sentir à sa place dans son propre pays. Se contrôler devant les autorités, encaisser les paroles blessantes de ceux qui n’ont pas à vivre sous le feu des projecteurs, se taire pour éviter d’envenimer la situation, faire ce qui est demandé.
Alors que sa peau est plus pâle que celle de son père et qu’il s’est fait contrôler par la police deux fois, une discussion avec une de ses tantes paternelles lui permet de comprendre que plus la peau est foncée et plus il est difficile de composer avec la cruauté du racisme au quotidien.
Comment vivre avec cette peau qu’on subit à cause des autres ?
On s’habitue à tout[4]
L’auteur s’adresse à notre humanité, il nous pousse à reconsidérer les idées reçues et les stéréotypes au fondement de l’intolérance : « Il y a un endroit qui n’est rien qu’à toi, un endroit isolé et unique. C’est là que se trouve notre humanité, et c’est cette humanité qui nous maintient en vie[5]. »
[1] Jeferson Tenório, L’envers de la peau, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, p. 107.
[2] Ibid.,
[3] Jeferson Tenório, L’envers de la peau, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, p. 24
[4] Jeferson Tenório, L’envers de la peau, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, p. 227
[5] Ibid., p. 76
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Jeferson Tenório, L’envers de la peau, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, 252 p.
https://memoiredencrier.com/catalogue/l-envers-de-la-peau/
https://lactualite.com/culture/le-roman-du-mois-lenvers-de-la-peau-de-jeferson-tenorio/
Article rédigé par Leila Arab