‘Tombée de la nuit’ de Maryse Andraos: (d)écrire l’abandon

[E]lle sait que « l’écriture ne guérit pas (p. 77) », mais bien qu’elle transforme. Or elle attend de l’écriture un amour humain.
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J’ai soulevé le nouveau livre de Maryse Andraos sans me faire d’attentes, comme avec la grande majorité de mes lectures. J’y ai découvert un récit autofictif en fragments sur l’abandon de soi dans les relations — de toutes sortes — entre femmes. L’autrice file les souvenirs de l’abandon émotionnel vécu à l’enfance avec la répétition de relations fusionnelles à l’âge adulte. Au fil du livre, la narratrice se demande comment apprendre à guérir de ce qui l’empêche de se laisser aller dans l’intimité alors qu’elle commence à sortir avec Marianne, une jeune femme « au cœur confiant[1] » qui lui rappelle drôlement sa sœur.

 

Le phénomène qui donne lieu à l’écriture de Tombée de la nuit est contemporain. Plusieurs passent par ce narratif, celui d’associer son expérience traumatique avec des histoires d’amour ratées. Comme la narratrice du livre, on repousse toute forme de responsabilité dans les mains d’une autorité extérieure, souvent passée: psychanalyste, liseuse de tarot, des parents émotionnellement absents. Ce que cette ligne du temps raconte, c’est que quelqu’un·e d’autre sait mieux sur soi que soi. Il faudrait alors veiller à atteindre cet idéal (d’ailleurs impossible à deviner sauf par observation, par le manque) afin de gagner l’Amour.

 

Cela étant dit, Tombée de la nuit décrit avec précision le schéma de pensée contradictoire, cyclique et masochiste de la victime. La vulnérabilité demandée par le réel étant trop dangereuse pour la narratrice, celle-ci se confine dans sa chambre à coucher pour « danser au rythme d’une chanson inconnue », petite joie dont le contrepoids est de « pleurer parfois sur [s]on édredon[2] ». Elle garde le contrôle total sur ses émotions, sachant très bien ce qu’elle fuit[3]. Irréprochable, elle ne désire rien, et elle attend d’être choisie.

 

Les fragments se terminent pour la plupart sur un ton doux-amer, comme si, au moment de poser le crayon, la prévisibilité de cette attitude accaparait le sens: « Une autre fille vit cela à ma place — car moi je ne peux pas, je ne fais que traverser[4]. » L’effet de la forme reflète la passivité de la narratrice tel un miroir. La poésie tombe, entraînée par l’intellectualisation d’une présence au monde. Tout est vécu pour être pensé.

 

La protagoniste se réfugie dans l’écriture. Elle se souhaite une « guérison par le langage, une guérison littéraire[5]». Écrire et penser à écrire lui permet en conséquence de garantir son isolement, de façon à « aimer le monde, sans [elle] et avec [elle][6]». Toutefois, elle sait que « l’écriture ne guérit pas[7] », mais bien qu’elle transforme. Or elle attend de l’écriture un amour humain. Les textes psychanalytiques convoqués à maintes reprises dans le livre rattachent la narratrice à son traumatisme: ce sont les mots d’Anne Dufourmantelle qui ne la laissent pas tomber, en tant que note finale du livre.

 

Mon opinion trahit évidemment ma lecture de Tombée de la nuit: je suis conscient·e que la voie la moins évidente ne se révèlera pas par l’analyse. En lisant, je n’avais pas envie de me consoler avec l’ironie du sort ou de pleurer moi aussi. À la place, j’ai trouvé que la structure « cause à effet » était tautologique et que le style, par sa délicatesse, montrait une sincérité confessionnelle à la mode.

 

Peut-être que je m’attendais, en fin de compte, à ce qu’on m’offre (enfin!) une réflexion self-aware sur la justification psychologique de la solitude. Du moins, Tombée de la nuit m’a rappelé qu’il n’est pas si facile de redonner force à une injonction de transformation lorsque l’on s’isole du monde pour ne pas souffrir — et que l’on tente de le décrire quand même.


Andraos, Maryse, Tombée de la nuit, Montréal, Tryptique, coll. « Queer », 2025, 168 p.


[1] Maryse Andraos, Tombée de la nuit, Montréal, Tryptique, coll. « Queer », 2025, p. 59.

[2] Ibid., p. 33.

[3] Ibid., p. 38.

[4] Ibid., p. 63.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Ibid., p. 77.

Ida Scarpino