La vie existe entre la bouche de l’acteur et l’oreille du spectateur. Entrevue avec Marcelle Dubois, codirectrice du Festival du Jamais lu

Imaginez-vous une immersion dans ce qui sera le théâtre de demain, en compagnie des dramaturges et des comédiens les plus…
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Imaginez-vous une immersion dans ce qui sera le théâtre de demain, en compagnie des dramaturges et des comédiens les plus inspirants de la scène montréalaise. Sans flafla, mises en scène exubérantes et éblouissantes lumières. La force des mots, la recherche d’un sens commun, porté par une voix que l’on peut écouter les yeux clos. Comme dans le temps du radiothéâtre, mais en mieux. Faire taire les images pour mieux matérialiser des idées. C’est ce que vous propose la 12e édition du festival du Jamais lu qui aura lieu du 3 au 10 mai, au Théâtre Aux Écuries. Un savant mélange de théâtre et de littérature, pour le plaisir de la cervelle et des oreilles. Ne manque plus que l’avant-goût qui pique la curiosité. En compagnie de Marcelle Dubois, auteure, metteure en scène et cofondatrice du Jamais lu, l’Artichaut espère vous mettre assez l’eau à la bouche pour pouvoir partager cette grande fête avec vous.

Marcelle Dubois (Crédit photo Thomas Dupont-Buist)
Marcelle Dubois (Crédit photo Thomas Dupont-Buist)

Artichaut : Si vous vouliez vendre le Jamais lu au néophyte, celui qui ne va pas nécessairement au théâtre, vous lui diriez quoi?

Marcelle Dubois : D’abord, je ferais valoir ce plaisir de se faire raconter une histoire, comme lorsque l’on était enfant. C’est important, parce qu’il n’y a pas de costumes, pas de décors. Les textes des auteurs sont quand même lus par des comédiens professionnels, après une vingtaine d’heures de répétition. Ce qui est aussi intéressant, c’est le rapport à la proximité qui n’est pas le même qu’au théâtre. C’est un peu comme une heure du conte pour les grands!

Artichaut : Vous parlez du rapport à la proximité, un facteur souvent en lien avec la grandeur des salles de représentation. Ça ressemble à quoi, dans le cas du Jamais lu?

M. D. : On utilise les deux salles du théâtre Aux Écuries. La grande peut contenir environ 200 personnes et sera utilisée pour les évènements grand public comme l’abécédaire d’Olivier Choinière où seront réunis 26 auteurs qui tenteront de réhabiliter des mots galvaudés par la politique ou les médias. Chacun d’entre eux aura un mot à défendre.

Pour la majorité des spectacles, on va faire ça dans le studio qui peut contenir jusqu’à 120 spectateurs. Ça va être très convivial, dans une atmosphère de cabaret. Le public pourra même apporter sa bière. Il n’y aura pas de coulisses, ce qui rendra les acteurs beaucoup plus présents.

Artichaut : Dans le mot que vous avez préparé pour présenter le festival du Jamais lu, vous dîtes plusieurs choses qui ont piqué ma curiosité. Entre autres que « la politique tue le langage ». À votre avis, qu’est-ce qui peut le faire naître?

M. D. : Je dirais : toute communication honnête, puisque le désir d’aller vers l’autre naît de celle-ci. Ensuite, l’imagination à l’état pur. L’écriture théâtrale, quelle qu’elle soit donne un sens nouveau à travers son processus de création. Je dirais même un sens commun.

Ça devient particulièrement intéressant en 2013 où tout va vite et se passe en numérique. Un être de chair qui livre sa pensée qui se développe petit à petit, ce n’est pas comme l’exprimer en 140 caractères. Il y a un rapport de confiance qui s’installe lorsque l’on assiste à ce devoir de la pensée. Chacun en retire quelque chose. Et alors la vie existe entre la bouche de l’acteur et l’oreille du spectateur.

On est moins dans l’indignation que l’an dernier, cette édition est plus optimiste, plus humaniste et ça vient des auteurs. En 2012, la ligne éditoriale nous avait été soufflée de l’extérieur, inspirée par la rue. Cette année, elle est venue de l’intérieur, des textes que nous allions présenter. À travers chacun d’entre eux, il y avait cette volonté d’expliquer ce qui nous unit. C’est en remarquant cette idée commune que l’on réalise à quel point les auteurs sont des vecteurs de sens, sensibles à l’air du temps.

Artichaut : Tant d’espoir me surprend compte tenu de la morosité ambiante et du peu de changement depuis le Printemps étudiant.

M. D. : Je suis parfaitement d’accord. Cependant, au sortir de cette indignation, on avait deux choix. Le cynisme ou cet autre chemin qui consiste à bâtir quelque chose entre nous.

Artichaut : Ce « entre nous » est plutôt intéressant dans la mesure où l’on dit souvent que le milieu théâtral est assez fermé. « Entre nous », qu’est-ce que ça signifie pour vous?

M. D. : C’est certain que l’on ne va jamais réussir à attirer autant de monde que le Festival de Jazz. Il faut, à la base, être attiré par le théâtre ou la prise de parole dans son sens le plus large. Cependant, depuis que nous avons déménagé ici, Aux Écuries, le festival est devenu soudainement moins intimidant. J’avoue que lorsque l’on était au Patro Vys, par exemple, ça prenait plus de courage si on ne connaissait pas ce monde-là.

D’autre part, on a réfléchi à la programmation différemment, afin justement, d’intéresser cet autre. Plusieurs de nos soirées spéciales sont maintenant en lien avec l’actualité. Le Bal littéraire qui clôture le festival est un bon exemple. Il reflète ce côté plus festif, plus démocratique, s’adressant à un public plus large. C’est un peu pour ça aussi que depuis deux ans, j’ai invité un codirecteur à travailler avec moi. Afin de réfléchir autrement, de se demander vers où on devrait aller pour se renouveller. Cette année, j’ai travaillé avec Geoffrey Gaquère qui signe aussi une soirée carte blanche. Je lui ai demandé de quoi un auteur devrait-il parler.

Il m’a répondu que les auteurs parlent de ce qu’ils connaissent. Mais comme ce qu’ils connaissent, c’est ce réseau d’initiés, il y a une nécessité d’en sortir, d’aller vers l’autre, justement. Quelque chose comme sortir l’auteur de sa zone de confort. Alors Geoffrey s’est posé ces fameuses trois questions. D’où venons-nous? Où sommes-nous? Vers où allons-nous? Il a alors eu l’idée d’inviter trois auteurs à discuter avec une théologienne, un astrophysicien, un psychologue et un généticien. Toutes des professions qui touchent à l’identité et à l’humanité. C’est devenu une forme de rencontre entre la science et la fiction. Deux disciplines qui se ressemblent, quand on y pense. À travers cette volonté de nomme l’indicible. Entendre un astrophysicien de trous noirs et des mystères de la vie est en soit une forme de poésie. Suite à ces rencontres, les auteurs ont entamé le processus de création qui sera présenté au cours du festival. La représentation sera suivie d’une discussion avec ces mêmes scientifiques. Pour moi, ça c’est un vrai projet citoyen, démocratique.

Artichaut : Par sa nature même, la lecture publique possède une dimension de dénuement et se concentre sur le propos plutôt que sur la forme qu’il prend. Dans votre mot de la programmation, vous opposez l’art qui « éclaire » et celui qui « éblouit ». Est-il plus facile d’être « éclairé » par une lecture que par une mise en scène?

M. D. : Je pense que oui. Il m’est d’ailleurs arrivé plusieurs fois de préférer la lecture au spectacle qui l’a suivie. La lecture demande une grande responsabilité au lecteur, celle d’imaginer ce qu’on lui raconte. Ce qui explique peut-être pourquoi on peut être déçu par une adaptation cinématographique ou théâtrale d’une œuvre. La vision du metteur en scène ou celle du réalisateur ne représente pas la nôtre. Au Jamais lu, on est dans les mots, la parole, la pensée et le sens. Ce qui va un peu a contrario du courant du spectacle, celui de l’industrie culturelle. Nous n’avons ni les moyens ni l’envie d’entrer dans ce paradigme, ce qui nous permet d’échapper aux impératifs qui vont avec. Il y a aussi dans l’imperfection quelque chose de très beau.

Artichaut : Vous avez cette volonté de trouver ce qui nous lie à l’Autre. J’ai toutefois envie de tourner la question à l’envers et de vous demander qu’est-ce qui nous sépare?

M. D. : À mon avis, c’est le discours de la peur au sens large. On sent très bien la méfiance en ce moment, surtout avec cette vague de supposés attentats. Le sentiment que ton voisin est soit un peu bête soit voleur, ou encore qu’il veut forcément t’extorquer est très présent. Ce discours nous désunit, empêche que l’on se définisse dans une même société. Il est très fort au Québec et c’est devenu dangereux. Il va falloir lutter, résister.

Artichaut : C’est très intéressant d’analyser votre parcours. De réaliser à quel point vous représentez bien l’artiste multidisciplinaire moderne. Est-ce une bonne chose, à votre avis, que l’artiste soit amené à faire toutes ces tâches qui ne touchent pas la scène?

M.D. : Je n’ai pas de réponse unilatérale. Présentement, je dirais que la majorité d’entre nous font des tâches entrepreneuriales à 70 % et artistiques à 30 %. Le temps dévolu à la création est désormais infime, il faut le protéger jalousement. Sinon on se retrouve rapidement à ne faire que de l’organisation, de l’administration, de la promotion, de la communication, etc. Cette situation a des effets autant positifs que pervers.

D’abord, je n’ai jamais cru à l’artiste tourmenté, confiné à son garde-robe. Cette exclusion sociale volontaire fait beaucoup de tort à la profession. Je suis allergique à ce genre de personnage. L’artiste doit être en lien, en résonnance avec la société et assumer ce rôle. Il doit être capable de défendre son projet s’il souhaite obtenir de l’argent public pour le réaliser. Ou bien être capable de trouver un moyen ingénieux pour faire la promotion de son spectacle. Il nous faut assumer cette correspondance avec la société sous peine de donner raison à tous ces commentateurs de la droite qui nous traitent de « bébés gâtés ».

D’un autre côté, tout ça prend beaucoup de temps. Il n’y a pas de vrai politique culturelle au Québec, comme c’est le cas en France. Pourtant, notre société a été érigée sur des coopératives (agriculture, Desjardins). L’art devrait échapper à ces modèles financiers, ne pas tenir la rentabilité pour tout. On sent beaucoup ces compressions présentement. Peut-être que parce que l’on a accepté de jouer ce jeu en premier lieu. Plus on accepte de s’y conformer, plus le gouvernement croit en cette idée d’« industrie culturelle ». Est-ce parce que l’on est en Amérique du Nord? Probablement. En même temps, si je travaillais en France, où la hiérarchie est bien plus forte, je n’aurais jamais eu cette liberté d’action qui me permet de faire ce festival.

Artichaut : Vous êtes là depuis le tout début du Jamais lu. Comment évaluez-vous son évolution?

M. D. : Artistiquement, on a eu une courbe de développement trippante! Quand on a parti ça, à l’époque, il n’y avait pas de place pour la relève dans les institutions théâtrales. Alors on a créé cette vitrine où l’on peut voir qui écrit. Aujourd’hui, ça a pas mal changé, les institutions sont plus ouvertes maintenant. Elles possèdent presque toutes une salle consacrée à la relève. Nous sommes restés un espace de découverte, mais nous ne sommes plus le seul, ce qui nous a permis d’élargir notre mandat. Maintenant, il y a cette idée d’être le festival de l’auteur dans la cité. Alors on se permet de faire des évènements plus grands, on s’amuse tout en restant un véhicule de la parole citoyenne.

Artichaut : Le Jamais lu se trouve à mi-chemin entre le théâtre et la littérature. Dans quelle mesure ces deux arts s’influencent-ils?

M. D. : Très peu à mon avis, puisque nous vivons dans une société en silos. La danse et le théâtre se mélangent bien. En littérature, disons que j’aurais bien du mal à te nommer les poètes de 30 ans qui marquent le monde présentement. Il y a en France un respect de la culture et de la littérature théâtrale qui n’est pas aussi développé ici. Les textes dramaturgiques sont encore considérés comme un genre mineur et non comme une littérature de valeur. Il n’y a qu’à regarder les textes que l’on publie. La plupart du temps, ce sont des pièces qui ont été jouées et c’est la version de la production et non celle de l’auteur qui est publiée. Une pièce qui n’est pas produite ne serait pas publiée. En France, il y a beaucoup plus de textes qui ne seront jamais montés qui circulent. Autre différence, les metteurs en scène français se permettent de charcuter, de chambouler les textes alors qu’ici, puisque l’on sait que ce sera probablement la seule vie du texte, on se garde de trop le changer. Il y a là-bas une forme d’instrumentalisation du texte qui n’existe pas ici.

Artichaut : Pour la 12e édition du Jamais lu, vous avez réussi à rassembler un nombre impressionnant d’auteurs et de comédiens. Ont-ils été difficiles à convaincre?

M. D. : Pas du tout! Je crois que tous ont été très heureux d’être invités à faire partie de cette gang, de pouvoir appartenir à cette communauté de l’esprit. Ça galvanise! La seule contrainte, c’était que tous les auteurs devaient être présents pour livrer leur texte.

Artichaut : En finissant, quelle est la soirée à ne pas manquer à votre avis?

M. D. : C’est une question toujours très difficile à répondre! Si je dois vraiment faire un choix, je dirais The weight. C’est un texte qui parle de la cohabitation francais/anglais, en dehors de la politique. Dans cette fable fantastique, un couple franco-anglo met sur la table le poids de sa différence. C’est tellement lourd que le plancher flanche. Ils finissent alors par se retrouver dans des eaux internationales, seul endroit où ils réussissent à vivre ensemble. C’est complètement sauté! Mais franchement, toutes les soirées valent la peine!

Le Festival du Jamais lu débute le 3 mai et prendra fin le 10. Tous les spectacles auront lieu au Théâtre Aux Écuries.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.