De la nécessité de la collaboration. Déluge d’Anne-Marie White

« Déluge est une simple divagation de l’esprit, une mise en forme de situations jamais vécues, mais probables, une odyssée cauchemardesque…
1 Min Read 0 177

« Déluge est une simple divagation de l’esprit, une mise en forme de situations jamais vécues, mais probables, une odyssée cauchemardesque dans l’univers intérieur d’une mère de famille parmi tant d’autres qui doivent garder le cap dans la folie d’un monde en dérape. »
— Anne-Marie White

Après Écume présenté en 2010, Anne-Marie White nous livre Délugece qui est à la fois son deuxième texte et sa deuxième mise en scène. Bien que le programme ne contienne qu’un mot de la metteur en scène, il indique également la coopération de Pierre Antoine Lafon Simard, qui nous avait donné Taram en 2011.

En tant que critique, peu importe la production à laquelle j’assiste, il est de mon devoir de partir sur les bases les plus objectives possible. Or, personne n’est jamais vierge devant une œuvre. Certaines idées ou préjugés font partie intégrante de nous. Par exemple, je crois moi-même mordicus à la nécessité d’une distance entre l’artiste et son œuvre, particulièrement en ce qui concerne le metteur en scène. C’est pourquoi je sourcille chaque fois qu’un auteur est aussi metteur en scène, interprète ou artisan de son propre texte. Ça n’est pas une question de purisme, loin de là, mais le théâtre étant encore héritier de l’œuvre d’art totale de Wagner, ne devrait-il pas naître de la collaboration plutôt que de la solitude d’un point de vue unique?

Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)
Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)

Dans Déluge, tout fonctionne convenablement, de la scénographie efficace de Max-Otto Fauteux à l’interprétation des quatre comédiens. Tout fonctionne, sauf le texte. On nous présente Solange, une femme dans la trentaine avancée, vivant dans ce qui semble être un quartier défavorisé d’une grande ville. L’air étouffant et immobile des étés caniculaires, les parquets de bois mal ajustés, les grandes verrières sales et aux carreaux cassés, tout rappelle Hochelaga-Maisonneuve ou Saint-Henri. Solange elle-même porte ces robes imprimées et ces talons trop hauts qu’on vend dans toutes les boutiques d’Ontario. Tout dénote d’une pauvreté monétaire et intellectuelle.

Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)
Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)

Solange habite avec un hamster, un petit animal qui vit dans son corps. Il tourne autour d’elle, écoute de la musique rock, chante aussi parfois. Solange lui parle constamment, autant qu’à elle-même : « T’en souviens-tu, toi? » Avec le public, elle reconstruit sa journée, sa vie passée, rassemblant les morceaux épars de sa mémoire, s’égarant parfois dans son récit. Tout comme dans Écume, il est question de la maternité, question centrale dans la vie d’une femme. Solange n’est pas mère, ou peut-être que si, peut-être plus. Son récit est entrecoupé d’interventions du hamster, mais aussi de l’éboueur, de sa voisine, de joggeurs carriéristes.

Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)
Déluge (Crédit photo de Marianne Duval)

Tous les personnages gravitent dans l’espace, tout comme les thèmes. Ceux-ci se suivent et se mêlent à un tel point qu’on ne sait plus très bien ce dont on parle. Nous questionnons-nous sur le conflit entre la mère et la femme? S’agit-il d’un épisode sur la maladie mentale? La solitude? La pauvreté? Le manque d’éducation? Le système de justice? La société? On sent qu’il a un choix que l’auteur n’a pas fait. Si on se fie au programme, Déluge est né d’une inquiétude très maternelle : « Remarquer une seringue près d’un petit pied innocent dans un carré de sable près de chez nous. » On établie clairement une opposition entre l’enfance à la campagne et l’enfance en ville, entre l’avant et le maintenant. Anne-Marie White choisit de mettre en scène l’enfance par le truchement de Solange, obligée de surveiller un petit garçon un après-midi. Il y a ici quelque chose qui ne fonctionne pas, ou qui n’a pas été bien exploité.

Malgré la beauté de plusieurs moments, Déluge reste un texte inachevé qui aurait mérité un travail d’épuration important. Peut-être aurait-il fallu attendre sa pleine floraison avant de le mettre en scène. Peut-être aurait-il nécessité plus de distance de la part de son/ses metteurs en scène.

——
Déluge 
d’Anne-Marie White, présenté du 8 au 19 octobre au Théâtre La Chapelle. M.E.S. Pierre Antoine Lafon Simard et Anne-Marie White.

Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM