«Pour eux, le clan familial constituait la limite même de leur socialisation. Ce n’est pas pour rien que dans presque tous les villages on trouvait un rang qui s’appelait justement « La société », parce que seuls l’habitaient les membres d’un même clan. On y vivait en état d’indépendance, selon ses propres règles qui étaient forcément conservatrices puisque basées sur des valeurs qui assuraient la pérennité. Dans notre monde rural d’aujourd’hui, tout autant que dans l’ensemble de notre société, on oublie trop facilement que ces valeurs font toujours partie de nos gènes, ce qui rend difficile cette solidarité sociale qui nous manque encore aujourd’hui.»1
Ce n’est que peu de temps après avoir vu la reprise de la pièce Orphelins de Dennis Kelly que je suis tombé sur ce passage on ne peut plus à propos du plus récent livre de Victor-Lévy Beaulieu; Désobéissez!. Il faut dire aussi que la thématique de la peur de l’autre est décidément dans l’air du temps, ayant fait l’objet de multiples pièces — II (Deux) de Mansel Robinson, Deux de Mani Soleymanlou, L’enclos de l’éléphant d’Étienne Lepage et Morb(y)des de Sébastien David. Xénophobie, terrorisme, surveillance, obsession de la sécurité : notre époque ne s’accommode plus très bien de ses voisins.
Il n’en demeure pas moins que la problématique est encore loin d’avoir été traitée dans son intégralité, comme nous le prouve Orphelins. L’angle d’attaque est ici fort intéressant et nous éclaire sur une autre phobie moderne : la peur de l’inconnu. L’esprit de clan se développe, insidieux, en ville comme en région. La crainte ne se limite plus à une couleur de peau différente, à un style vestimentaire ou à une classe sociale. Désormais on conçoit l’ennemi potentiel dans une mesure bien plus large. Dès lors qu’il n’appartient pas à notre cercle social, la méfiance s’érige en réflexe. La présomption d’innocence a été remplacée par la présomption de culpabilité. On a bien plus souvent à gagner une confiance qu’à risquer de la perdre.
Par un théâtre du réel, c’est ce qu’illustre magistralement Orphelins. Dans un décor essentiellement banal rappelant n’importe quel condo montréalais, trois personnages vont se retrouver confrontés à cet autre. De cette rencontre-conflit va jaillir la nature enfouie de chacun d’entre eux. En situation de déséquilibre, les normes sociales retenant d’ordinaire ces pulsions vont tomber et ainsi révéler des pans entiers de la noirceur de l’âme humaine. Danny et Helen ont pourtant mené jusqu’à présent une existence des plus régulières, meublée de rêves familiaux, de 9 à 5 stables et de soupers sans excès. Le seul élément perturbateur qu’ils connaissent se prénomme Liam. Frère d’Helen, quelque peu simple d’esprit, celui-ci vient perturber un quotidien placide en faisant irruption dans le condo, entièrement recouvert de sang.
Comme Danny et Helen, on est rapidement happé par le récit de Liam. Le pauvre a trouvé un jeune homme étendu en pleine rue, se vidant de son sang après avoir été poignardé à multiple reprise. C’est ce sang qui le macule puisqu’il n’a pas pu résister à le serrer dans ses bras à défaut de savoir quoi faire pour l’aider. Du moins, c’est le récit initial qui, peu à peu, va lentement s’effilocher jusqu’à ne plus du tout tenir la route. Au cours de cette lente déconstruction, des valeurs primordiales vont s’entrechoquer, les conventions sociales et les bonnes intentions vont se heurter à la lâcheté et à la peur.
C’est peut-être pourquoi on ne sort pas indemne d’Orphelins. Trop de troublantes questions ont été posées, on a creusé trop loin dans la fange et le spectateur ne peut faire autrement que de s’en trouver éclaboussé. Le réalisme de la proposition tient sans doute pour beaucoup dans le processus d’identification. Le trio formé par Steve Laplante, Étienne Pilon et Évelyne Rompré se fait rapidement le vecteur d’une émotion incontournable, palpable, qui tient en haleine la salle entière. La performance est sans faille, perturbante et ébranlant les fondations les plus stables. Côté mise en scène, Maxime Denommée s’en tire très bien sans toutefois épater la galerie. La proposition, je le redis, est extrêmement classique, que ce soit dans le décor, les costumes, l’éclairage ou le son. Pourtant, il n’est ici nul besoin de sortir des cadres : «[…] il suffit de savoir lire la musique, de respecter la ponctuation. », comme le dit si bien Denommée dans son programme. Dans une traduction de Fanny Britt, le texte de Dennis Kelly n’a besoin que de bons interprètes pour exister. Exister et perturber.
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Orphelins de Dennis Kelly, présenté à La Licorne du 12 au 30 novembre 2013. La production poursuivra ensuite sa tournée à travers le Québec. M.E.S. Maxime Denommée.
1 Victor-Lévy Beaulieu, Désobéissez!, éditions Trois-Pistoles, 2013, p. 79.


