Comment faire l’amour à une Amérindienne sans se fatiguer

«Long avait été le temps passé sans corps de femme, sans la chaleur de la chair humide engloutissant son sexe.…
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«Long avait été le temps passé sans corps de femme, sans la chaleur de la chair humide engloutissant son sexe. Il referma les yeux et se caressa lentement avec la paume, d’abord sur son torse, puis la remonta vers le cou, descendit vers son épaule, passa sur son flanc, flatta ses côtes saillantes malgré sa vigueur, atteignit le ventre doux et plat. Il s’arrêta, de nouveau ouvrit les yeux qu’il fixa sur Wabougouni. Elle avait le visage dévasté par le désir, respirait par petits coups comme un animal pris au piège.»

Voilà un avant-goût du roman érotique amérindien, L’amant du lac. Émoustillés? Tel est l’un des buts de l’auteure Virginia Pésémapéo Bordeleau. Mais au-delà des chapitres sulfureux se cache une réflexion sur la trinité que forment le corps, l’amour et la nature chez les Premières nations, à une époque où les pensionnats et les abus cléricaux n’avaient pas encore transformé le destin de ce peuple.

Un étranger métis vient rompre la quiétude d’une tribu algonquine située aux abords du lac Abitibi. L’homme s’appelle Gabriel et il est métis. En réussissant à traverser le capricieux lac en canot, il enflamme les esprits de toutes les femmes sur la berge. Par sa fougue et sa belle allure, toutes rougissent de plaisir à sa vue. Celle à qui il fait le plus d’effet se nomme Wabougouni, une rouquine délurée, quoiqu’enceinte et mariée. Le soir venu, la femme rend visite à un Gabriel endormi dans sa chambre. N’écoutant que son désir, elle le réveille, enlève sa chemise de nuit. S’amorce alors une relation passionnelle entre les deux amants. L’histoire ne s’arrête pas là. Le beau Gabriel doit retourner dans son village natal auprès de sa famille, puis se fait enrôler dans l’armée pour servir dans les vieux pays lors de la guerre de 1939-1945. Cette multiplicité des lieux vient timidement affaiblir l’histoire. La force érotique est présente dans la forêt abitibienne et dès que le beau métis en sort, les scènes érotiques se font timides et passent davantage au second plan. Toutefois, c’est l’analyse de certains codes qui soulève cette œuvre.

Virginia Pasémapéo Bordeleau, elle-même métis crie, expose une relation très intéressante entre la nature et le désir. Les éléments de la forêt, en particulier le lac, se portent garants des parties de jambes en l’air des personnages et y participent même à certains égards (en se baignant dans le lac, Gabriel nage d’une manière tellement lascive qu’il pourrait lui faire l’amour). Peu de romans érotiques s’attardent à ce genre d’ébats. Culturellement, les autochtones accordent une valeur spirituelle à la nature ce qui expliquerait l’érotisation de cette dernière. Le procédé pique la curiosité et contribue à l’unicité du livre. Ce qui le distingue des autres romans du même genre (et en particulier de la « fameuse » trilogie Fifty Shades), c’est le respect dans lequel se déroulent les relations sexuelles. Entre Gabriel et Wabougouni, aucun des deux amants n’est supérieur. Le désir de faire jouir l’autre est réciproque chez les deux partenaires. En cela, les amateurs de pratiques sado-machochistes pourraient être déçus. Il est tout de même rafraîchissant de lire ce genre de scènes. D’autres parts, quand cet équilibre est brisé (ce qui arrive à quelques douloureuses reprises), c’est le viol et la mort qui règnent comme des spectres, rappelant du fait même les horreurs vécues par les Premières nations.

Avec L’amant du lac, Virginia Pasémapéo Bordeleau s’approprie de manière frileuse la littérature érotique pour faire passer son message qui est loin d’être vide de sens. Aparté dans son cheminement (elle est peintre et ses précédents écrits sont des recueils de poésie), le livre présage une belle continuité de l’auteur pour ce genre d’écrit. S’il y a lieu, ses prochains livres érotiques pourraient bien gagner en assurance et avec la touche amérindienne, pourraient devenir un genre phare dans la littérature québécoise.

L'amant du lac


L’amant du lac
, Virginia Pasémapéo Bordeleau, Montréal, Mémoire d’encrier, 2013, 141 pages.

Article par Ariane Thibault-Vanasse – L’hiver est sa page blanche / L’encre sèche, repaire tranquille / Ne tuera pas l’écrivaine.

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