Tentative d’humour sans surprise. Les rois du suspense de GRAND MAGASIN

La compagnie française GRAND MAGASIN était de passage la semaine dernière à l’Usine C et on l’attendait depuis quelques temps.…
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La compagnie française GRAND MAGASIN était de passage la semaine dernière à l’Usine C et on l’attendait depuis quelques temps. François Hiffler et Pascale Murtin, les deux artistes derrière la compagnie, ne font pas du théâtre, disent-ils. Alors que font-ils? Ils cherchent étrangement à créer un genre d’utopie paradoxale de la représentation: un théâtre invisible. La scène devient dès lors le lieu où, par le passé, est survenu un évènement dont on sait qu’il s’est produit quelque chose, mais dont on ne peut raconter ce qui s’est réellement produit. Ne vous inquiétez pas, vous n’aurez pas de mal de tête. C’est une vision assez conceptuelle du théâtre, certes, mais toujours imprégnée d’un humour absurde qui rend l’exercice, la plupart du temps, assez agréable. Le titre de leur dernier spectacle, Les rois du suspense, n’est donc certainement pas à prendre à la lettre. C’est un pied de nez au futur spectateur. François Hiffler et Pascale Murtin désamorcent tout suspense possible en passant au bistouri tous les codes de la représentation théâtrale.  

Crédits photographiques: Veronique Ellena
Crédits photographiques: Véronique Ellena

Cet «objet scénique non identifié» est en effet un exercice de style qui se veut rigolo et non prétentieux du tout. Murtin et Hiffler veulent se jouer des codes théâtraux classiques comme le quatrième mur, la boite noire à illusion, les unités de temps et de lieu, l’intrigue, l’histoire, etc., en les renversant. Pour y arriver, ils créent un univers aux boites de cartons et aux babioles diverses dénaturées, bien sûr, de toutes significations possibles. On s’arrange ainsi pour laisser le spectateur face à de l’incongru, sans aucune logique, incapable de créer un lien entre les objets présents sur scène. Par exemple, la comédienne s’assoit en prenant bien le temps de prévenir le public d’un tel mouvement, elle le refait avec une tablette sur la tête ou en déposant une balle dans une boite ou encore, elle prévient le spectateur de la prochaine réplique anodine de son partenaire. Hiffler et Murtin veulent étonner sur notre manière de raisonner et interroger le jeu cocasse sans le recours à la surprise. Le hic, c’est que ce genre d’exercice mis dans un contexte contemporain, et tout particulièrement à l’Usine C, qui offre une programmation extrêmement pertinente d’un art théâtral performatif, interdisciplinaire et actuel, ne me semble plus vraiment pertinent et surtout, c’est peut-être cliché à dire, mais c’est du déjà vu. Hors contexte ou une vingtaine d’années plus tôt, cela aurait pu plaire. Il semble bien qu’aujourd’hui le mystère du non-mystère, du vide et du rien, n’a plus rien de mystérieux. Il suffit de lire Beckett, pour ne nommer que celui-ci, pour se convaincre que ce terrain de jeux à déjà été exploité il y a plusieurs décennies.

Malgré tout, je comprends le travail conceptuel et philosophique qu’ose entreprendre la compagnie GRAND MAGASIN, mais je crois qu’elle n’a pas évolué au fil des années et qu’elle s’est sclérosée à une certaine époque. Le fait de philosopher sur la réalité qui nous entoure et sur les concepts de l’Être, du langage, de l’essence et de l’existence des choses me semble toujours pertinent, mais au théâtre, c’est le comment qui importe à cette exploration et qui selon moi fait ici échec. Notre époque est celle de l’hyperréalité, d’une modernité exacerbée à son paroxysme où notre rapport au monde se crée par le truchement des images, des discours et de l’information issus des nouvelles technologies du monde de la communication et non simplement à partir de l’expérience concrète. Si l’exercice d’Hiffler et Murtin tombe à l’eau et n’engendre aucune prise de conscience, aucune répercussion saisissante et éclairante, c’est parce qu’ils semblent s’y prendre de la mauvaise manière et, à vrai dire, de manière un peu naïve. Ce genre d’exercice est moins efficace, moins pertinent aujourd’hui parce qu’il ne semble plus être représentatif de notre perception contemporaine du monde: c’est dépassé. Une perception, je le répète, beaucoup plus complexe et qui s’est démultipliée de manière exponentielle avec le déploiement, entre autres, de l’Internet et de la logique consumériste.

Crédits photographiques: Véronique Ellena
Crédits photographiques: Véronique Ellena

J’ai toutefois l’impression et l’espoir qu’il s’agissait peut-être d’un mauvais soir. Les acteurs se sont accrochés plusieurs fois dans leur texte. On les sentait fragiles et un peu perdus. Le rythme s’est essoufflé dès le début et les effets de longueur, d’ennui et de redondance se sont rapidement fait sentir. Peut-être manquaient-ils de préparation, peut-être était-ce le trac, mais là n’est pas la question. Il y a ce phénomène inexplicable et fascinant propre au théâtre, celui que les comédiens résument à la fin d’une représentation par : «Ce soir, je le sentais vraiment». Sentir quoi? C’est cette impression de trouver le bon rythme, de sentir une cohésion, une unité autant entre les acteurs sur la scène qu’avec la salle, et c’est malheureusement ce qui manquait gravement à la représentation à laquelle j’ai assisté des Rois du suspense. C’est un phénomène qui, bien qu’il puisse s’expliquer par des raisons factuelles, reste en partie inexplicable, c’est une question d’énergie, de senti, de moment présent. Et c’est le couteau à double tranchant d’un art qui se meurt à chaque fois qu’il se vit: un soir peut être un désastre et le suivant, un miracle.

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Les rois du suspense était présenté à l’Usine C du 5 au 7 mars 2014. Une production de la compagnie française GRAND MAGASIN

Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.

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