« Pour Tereza, le livre était le signe de reconnaissance d’une fraternité secrète. Contre le monde de la grossièreté qui l’entourait, elle n’avait en effet qu’une seule arme: les livres qu’elle empruntait à la bibliothèque municipale; surtout des romans: elle en lisait des tas, de Fielding à Thomas Mann[1]. » À elles seules, ces deux phrases symbolisent toute la nécessité des Amours romanesques, cette série de soirées lancée par Stéphane Lépine et James Hyndman et dont l’hôte est le Théâtre de Quat’sous.

Permettez que je ne m’étende pas plus sur le concept, puisque je l’ai déjà largement décrit dans une précédente critique. Il est peut-être paradoxal d’ouvrir cet article sur des phrases qui n’ont pas été lues lors de cette troisième rencontre, consacrée cette fois-ci au grand roman de Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être. N’empêche, il me semble qu’elles méritent d’être répétées au sortir de cette période électorale aussi creuse que les précédentes. Une telle absence d’idées consistantes serait bien plus difficile à imaginer si la classe politique et une bonne partie d’entre nous n’avaient pas déserté aussi manifestement les lieux éclairants de la littérature. C’est pourquoi, je profite de cette occasion pour réitérer mon appui inconditionnel aux Amours romanesques et aux autres manifestations culturelles qui osent mettre sur une scène une littérature exigeante, dépouillée de tout artifice, en faisant le pari qu’il se trouvera encore assez de passionnés pour avoir envie de partager leur solitude de lecteur le temps d’une soirée. Afin que le kitsch et l’insignifiance cessent d’envahir toutes les sphères de l’espace public sans jamais rencontrer la résistance que l’on se doit de lui opposer. Parce que c’est peut-être aussi ça, être lecteur, dans un monde où l’inventivité se fait rare et où la rationalité côtoie chaque jour le fallacieux.

Mais revenons-en à cette magnifique soirée, événement malheureusement encore trop rare. Par souci de concision, Lépine et Hydman ont décidé de restreindre leur lecture à la première partie de ce fabuleux roman qui en compte sept. Excellent choix, puisqu’on dirait la partie élue aussi cohérente seule qu’adjointe à celles qui la suivent. Comme c’est maintenant la tradition de cette série, la soirée a débuté par une allocution de Stéphane Lépine destinée à préparer le spectateur qui ne serait pas familier avec l’oeuvre de Kundera. Ceux qui, au contraire, avaient déjà lu L’insoutenable légèreté de l’être et n’étaient là que pour le plaisir de replonger dans ces lignes splendides, ont pu apprécier la verve de l’érudit ainsi que ses commentaires avisés. James Hyndman a ensuite pris la relève, prêtant sa voix inimitable à cette histoire faite de tensions constantes entre gravité et légèreté. D’abord récit d’une rencontre amoureuse entre le chirurgien libertin Thomas et la serveuse idéaliste Tereza, le roman ne tarde pas à plonger ses protagonistes dans la torture de l’indécision, les remous de l’âme et la morale qui tergiverse d’une valeur à l’autre. Tombe-t-on en amour ou se convainc-t-on d’éprouver ce sentiment pour donner du sens à des vies qui sinon en seraient dépourvues? Combien de temps le remords peut-il tarauder le coupable? Doit-on rire ou pleurer en considérant l’incohérence de nos existences? Nombre de questions traversent ce roman que je ne peux m’empêcher de catégoriser de philosophique.

On savoure l’omniprésente ironie, on se laisse transcender par la beauté de la prose ou de passages empreints de poésie. Et plus ça avance et moins on a envie que ça finisse, tellement que lorsque s’achève la représentation, on n’a qu’une seule idée en tête : relire L’insoutenable légèreté de l’être ou sauter sur le premier Kundera que l’on n’a pas encore lu. Alors, quand on apprend que d’ici moins d’un mois, le très secret Kundera sortira un nouveau roman, onze ans après L’ignorance (2003), on se dit que le PLQ aura eu beau gagner encore leurs maudites élections en répétant les mêmes conneries, il y a des jours comme ça où l’on ne peut s’empêcher de trouver que la vie est belle, malgré tout. Au fait, je ne vous ai toujours pas révélé le titre de ce fameux roman de Kundera à paraître. Il pourrait difficilement être plus à propos. Ça va s’appeler La fête de l’insignifiance. Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que ça résonne particulièrement bien en ce moment. Qu’en dîtes-vous?
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L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, la troisième édition des Amours romanesques s’est tenue le 31 mars 2014 au Théâtre de Quat’sous. Prochain rendez-vous : L’Amant de lady Chatterley de D.H. Lawrence, le 5 mai prochain au Théâtre de Quat’sous.