Après avoir présenté Le duras show en 2011 à La Chapelle, les compagnies Mobile Home et Détournoyment y reviennent pour une autre collaboration. Elles explorent ici, sans détour, le rapport dominant-dominé et les stéréotypes sur la sexualité et les genres, présents dans les dessins de Copi, caricaturiste chez Charlie Hebdo. La revue tapisse ainsi les murs de La Chapelle pour l’occasion. Avec cette proposition, l’équipe tente de transposer directement l’univers caricatural de Copi au théâtre.

La structure de Et moi pourquoi j’ai pas une banane? consiste en un enchainement de courtes scènes. On y retrouve d’ailleurs Qu’est-ce que le sexe?, une des planches de l’album La Femme assise. L’action se développe généralement autour de cette femme. «Ah, mais c’est pas un fruit, le sexe!» répond-t-elle à sa fille lors d’une discussion autour de ce qu’est le sexe. Bien que l’issue de cette scène soit comique, il reste que même si la blague porte à réfléchir, dire que la petite n’a pas de pénis pour la simple raison qu’elle est une fille ne déconstruit pas les stéréotypes.
L’espace est constitué de cinq toiles blanches, semblables à celles qu’utilisent les photographes comme fond, qui sont éclairées par une lumière assez neutre. Non seulement elles servent à représenter les cases blanches qu’on retrouve dans une bande dessinée, mais elles sont aussi utilisées afin de créer des jeux d’ombres, de la projection et du dessin par ordinateur en direct.

Les quatre interprètes, Steeve Dumais, Lucas Jolly, Nicolas Grard et Elinor Fueter, sont tous vêtus d’un costume blanc et de masques, blancs aussi, qui accentuent les traits du visage, notamment le nez, comme dans les dessins de Copi. Tous ces éléments convergent afin de transposer concrètement l’esthétique minimaliste des caricatures de Copi. En ce qui concerne les éléments scénographiques, c’est assez réussi, mais le texte manque un peu de profondeur.
La voix d’une seule actrice, celle de Corinne Masiero, est utilisée pour tout le spectacle: préenregistrée et modifiée, elle devient peu humaine et proche du dessin animé. Les personnages en scène semblent donc surgir d’une caricature, puisque même leur voix les éloigne de leur nature humaine. Le travail de composition des acteurs est très rigoureux et il repose essentiellement sur un travail de mime et même de pantomime. Quant à la musique, elle a un caractère distordu, bien que par moment le choix se soit plutôt arrêté sur des pièces de musique classique.

Somme toute, la production se démarque par son esthétique épurée et par le caractère déjanté des personnages. Le texte, lui, reste un peu en surface, manque de cohérence entre les scènes et, surtout, peut provoquer certains malaises si on ne connait pas l’humour de Copi. Tout de même, le spectacle mérite d’être vu pour la recherche formelle effectuée sur les rapports entre la forme très concise qu’est la caricature et le format théâtral. Or, ce n’est pas parce que la forme caricaturale fonctionne sur papier que c’est aussi le cas lorsqu’on la transpose directement au théâtre. Le texte manque alors d’éléments visant à dépasser la binarité des genres et les stéréotypes sur le sexe pour que le projet théâtral soit affranchi et abouti, question de renouveler les discours et secouer les idées.
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Et moi pourquoi j’ai pas une banane? est présenté du 13 au 24 janvier 2015 à La Chapelle. La pièce est une production de Mobile Home et Détournoyment et la mise en scène est de Steeve Dumais, Lucas Jolly et Nicolas Grard.
Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.