«Et… fin!» Ces mots retentissent dans la salle après trois minutes chrono. Que les interprètes sur scène aient terminé leur performance ou non, les lumières et la musique s’éteignent brusquement et l’organisatrice Sasha Kleinplatz, postée près de la console, annonce au micro le participant suivant.
Le premier Short & Sweet de l’année 2015 avait lieu à la Sala Rossa samedi dernier, tard en soirée. La formule connait un grand succès depuis plusieurs années déjà, et cette dernière édition n’a pas fait exception, affichant une salle comble. La série de spectacles, en moyenne deux ou trois par année (dont habituellement un durant le FTA), a été initiée par les deux artistes Andrew Tay et Sasha Kleinplatz qui ont créé la compagnie Wants & Needs pour ce genre de projet. L’objectif de ces soirées animées est de permettre une grande liberté d’expérimentation à plus d’une vingtaine de chorégraphes réunis qui présentent chacun une performance de trois minutes sur un sujet imposé. Présentés en dehors des lieux habituels de programmation, les Short & Sweet rassemblent ainsi un public varié, souvent plus jeune et dynamique. L’ambiance est festive: on rit des conventions traditionnelles de la danse contemporaine, on se permet d’assumer la citation et de se moquer des clichés.

Le thème de cette édition, riche et singulier, était le rejet. Les artistes font malheureusement souvent face à cette dure réalité: lors d’auditions, de demandes de bourse, par leurs pairs ou, bien sûr, plus personnellement, par ceux qu’ils aiment. «Créez une version de 3 minutes d’une pièce que vous n’avez pas pu produire, car vous n’avez pas reçu la subvention demandée ou parce que votre pièce n’a pas été acceptée pour un festival ou une programmation; utilisez une lettre de rejet comme amorce de création; employez le rejet comme stratégie de prise de décision dans votre travail, etc.» Voici les consignes de départ et des pistes de création qui ont été proposées aux artistes par la compagnie Wants & Needs dans l’invitation à participer.
Les chorégraphes ont donc profité de l’occasion pour exposer, souvent avec humour, leurs angoisses, mais surtout la persévérance et les sacrifices qu’ils réalisent pour percer dans le milieu. La tâche est ardue, doit être réitérée continuellement et la réussite est extrêmement précaire. En 2009, selon l’Institut de la Statistique du Québec, «le revenu moyen tiré de la danse est de 13 900$ (…) 54% du temps de travail est dédié à des activités non-rémunérées1». Au Québec, le financement pour la culture provient en très grande partie des subventions ou bourses provinciales ou fédérales et y postuler demande en soi beaucoup de travail. Sur scène, une des chorégraphes dit avoir été rejetée sept fois par le Conseil des Arts du Canada, un autre explique que son travail ne rentre pas dans les catégories officielles et qu’il peine donc à faire reconnaitre son œuvre.
La soirée semble être un exutoire pour exprimer ces conditions difficiles ainsi que la conformité des modèles que les chorégraphes doivent suivre pour réussir dans le milieu. La dérision est à l’honneur. Certains numéros se ressemblent et très peu sont réellement «dansant», dans un sens classique. Considérant le temps alloué, les chorégraphes ont souvent pensé des propositions conceptuelles. Beaucoup d’artistes ont choisi de lire des lettres de rejet, d’autres ont plutôt joué sur la séduction comme manière de contrer l’exclusion. Des vidéos ont été projetées, dont celle du tout premier numéro présenté par Maxine Selowitz. Tout au long, elle exhibe son visage de plus en plus défiguré par un maquillage outrageusement coloré et par l’ajout d’éléments incongrus tel que de la pellicule plastique, des perruques, des masques ou même du baloney. Elle grimace exagérément en scandant «Look at my face!» à un public d’abord interloqué, puis amusé par une telle démonstration absurde de la projection de soi.

Plus tard, fourrure et cornichons se rejoignent sur scène. La performance d’Antonio Bavaro en était une plus subversive, et exposait encore une fois le gout amer du rejet. Debout, vêtu d’un somptueux manteau de fourrure, entre une jarre de cornichons sucrée d’un côté et une au vinaigre de l’autre, le chorégraphe évoque sa propre histoire tout en faisant des allusions aux goûts «sweet & sour» également associés à celui de la réussite et du rejet. L’assemblée n’a pu s’empêcher de s’exclamer et de grimacer lorsque l’artiste décide de boire la saumure à même les pots.
Les performances d’Anouk Thériault et celle de Sasha Kleinplatz ont impliqué le public en faisant monter plusieurs spectateurs sur scène et en leur demandant tantôt d’être des cobayes, tantôt de leur lancer des insultes à la figure. Du chant, du slam, une envolée philosophico-religieuse, beaucoup de paillettes, des sous-vêtements indécents, du travestissement: ceux qui interpellent vraiment le public sont ceux qui parviennent à créer des images fortes, à construire une puissance et une montée à travers l’évolution de leur bref numéro. La beauté des Short & Sweet réside, essentiellement, dans la diversité des propositions, des personnalités, des tonalités, enfin, dans la liberté que s’accordent les artistes lors de ces soirées s’inspirant de la formule des cabarets.
Cette mascarade pourrait laisser un goût triste et amer quant aux difficultés que rencontrent les professionnels de la danse, mais la soirée inspirait plutôt la gaieté, la solidarité et la dérision, éléments capitaux pour survivre et continuer à enrichir la scène culturelle québécoise.
1. Observatoire de la culture et des communications du Québec, Les danseurs et chorégraphes québécois. Portrait des conditions de pratique de la profession de la danse au Québec 2010, 2012, En Ligne, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/arts-scene/danseurs.
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Le Short & Sweet Rejected Edition a été présenté par la compagnie Wants & Needs le 24 janvier 2015 à la Sala Rossa.