Du Red Light montréalais à l’ère numérique. Peep Show de Nicolas Berzi

Nicolas Berzi et Jean-François Boisvenue nous proposent Peep Show au Théâtre La Chapelle du 28 janvier au 7 février. Dernière…
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Nicolas Berzi et Jean-François Boisvenue nous proposent Peep Show au Théâtre La Chapelle du 28 janvier au 7 février. Dernière création de la jeune compagnie émergente Artiste inconnu, ce spectacle flirtant aux frontières de la danse et du théâtre nous transporte de l’époque du Red Light montréalais jusqu’à nos jours dans la salle du théâtre.

Crédit photographique: Justine Latour
Crédit photographique: Justine Latour

Avec sa nouvelle création Peep Show, Nicolas Berzi manipule le corps d’une femme tout comme les apparences. Il ne faut toutefois pas s’y fier. Effectivement, à première vue, une jeune femme qui se déhanche et se déshabille dans une cabine peut sembler vulgaire. Il n’en est pourtant rien. Peep Show est une pièce à prendre au second degré. Critique sociale de l’hypocrisie collective entourant le milieu sexuel montréalais, la pièce aborde le devoir et la volonté de se redonner bonne conscience. La pornographie n’est pas une activité valorisée et encore moins celle montrée live.

Historiquement, Montréal a voulu redorer son image en passant de métropole sexuelle à métropole culturelle. Les trottoirs du Red Light sont maintenant ceux du Quartier des spectacles. Pourtant, des spectacles à caractère sexuel sont encore à l’honneur, seulement sous une forme moins accablante comme une pièce de théâtre. Cette ironie atteint son paroxysme, la pièce étant produite au Théâtre La Chapelle. Du porno dans une église, deux concepts aux antipodes, mais aucun autre lieu n’aurait semblé plus propice à accueillir les confessions de la danseuse interprétée par Livia Sassoli. Et elle ne se gêne pas pour nous le rappeler, questionnant directement le public sur ses intentions en venant voir le spectacle. Était-ce vraiment pour voir du théâtre ou alors pour replonger dans d’anciennes lubies sans risque de représailles?

Crédit photographique: Justine Latour
Crédit photographique: Justine Latour

La pièce est aussi révélatrice, dans sa mise en place d’une ligne du temps, de la recrudescence de la pudeur et de l’importance de l’image publique. Auparavant, les gens avides de sexualité déambulaient dans les rues aux yeux de tous, craignant de se faire voir par une connaissance. Lorsque le Red Light a disparu, des cinémas érotiques se sont implantés. Une façon plus discrète qui déculpabilise celui qui s’adonne à cette pratique. Enfin, avec l’avènement de la pornographie sur le web, il est possible d’avoir tous les shows voulus dans le confort de sa maison. Sur scène, le cadre qui représente les vitrines derrière lesquelles sont placées les danseuses de peep show représente plus tard l’écran d’ordinateur. Le metteur en scène montre alors que le quotidien des danseuses érotiques n’est pas aussi glamour que l’on pourrait imaginer. À quel point est-ce triste pour celle qui se déhanche devant sa webcam? Avant, ceux qui voulaient voir de la chair entraient dans une pièce et payaient pour une danse. Aujourd’hui, avec toutes les publicités qu’on voit sur le web et le piratage, la danseuse doit presque supplier son auditoire pour amasser son dû.

Nicolas Berzi établit un paradoxe entre la femme qui tente de se faire désirer, sembler inaccessible et celle qui doit quémander ses quelques pièces durement amassées. Pour tous, l’ordinateur est une façade, une prothèse de ses contacts sociaux. Il est effectivement plus facile de s’exprimer sous un pseudonyme qu’en personne. La pièce fait ainsi un constat juste de ce qui se passe sur les forums: vulgarité, grossière indécence, insultes et voyeurisme. Les risques d’abus, auparavant sous forme physique, se transforment désormais en violence psychologique. Certains utilisateurs sont même capables de retracer d’où provient l’ordinateur: «Je sais où t’habites, criss de pute!». C’est assez pour instaurer un climat de peur.

L’actrice contrôle parfaitement son corps et réussit à faire ressentir le lieu du peep show dans cette salle de théâtre. Plurielle, elle joue un personnage à travers celui qu’elle devait déjà interpréter. Elle a deux personnalités distinctes: la danseuse et la jeune femme derrière cette façade. Nuance qui gagnerait à être plus définie. Le ton de voix est un peu monotone contrairement au corps qui lui, suit très bien les différents passages de la pièce. Évidemment, c’est un choix du metteur en scène de ne pas nous laisser percevoir sa vulnérabilité. Elle n’est qu’un instrument de plaisir et ne doit pas laisser transparaitre sa vraie personne. Parfois, la danseuse laisse tout de même entrer le public dans sa sphère privée, mais il ne fait que l’effleurer. Il aurait peut-être été intéressant d’en offrir un peu plus pour que le spectateur se sente plus touché par l’histoire de cette femme.

On ne peut passer sous silence les éclairages absolument sublimes de Nicolas Berzi et Jean-François Boisvenue. Il importe d’en faire mention, car l’expérience théâtrale ne serait pas de cette envergure sans ces deux maitres de la lumière. Elles sont flamboyantes lorsque l’actrice se déhanche et sombres lorsqu’elle entre dans un moment plus intense. Lorsque Livia Sassoli parle à une webcam installée sur scène, une percutante mise en abime en résulte. Elle se diffracte. On voit en plusieurs copies son corps réfléchi sur le mur, comme si elle était matérielle, donnant ainsi l’impression que plusieurs internautes la regardent. Petits détails efficaces qui font bien comprendre l’univers du peep show, ses bons et ses mauvais côtés.

Peep show n’est assurément pas une pièce pour tout le monde. Certains pourraient ressentir un malaise en voyant l’actrice très peu vêtue, mais pour les yeux moins prudes, Nicolas Berzi offre la chance d’entrer dans un univers tabou dont on entend peu parler. Non seulement l’artiste confronte le public, mais amène aussi ce dernier à s’interroger sur les raisons qui l’ont mené à assister à la pièce.

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Peep Show, mis en scène de Nicolas Berzi, est présenté du 28 janvier au 7 février au Théâtre La Chapelle. Une création de Artiste inconnu, avec Livia Sassoli.

Article par Jasmine Legendre.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM