Patricio Henríquez écrit, réalise et produit Ouïghours, prisonniers de l’absurde, un documentaire empreint d’une grande humanité où est remis en question la légitimité de l’emprisonnement à Guantanamo. Le genre de film qu’on ne voit pas assez souvent et qui nous fait voir le monde tel qu’il est.
Ouïghours, prisonniers de l’absurde nous permet de suivre la vie de trois des vingt-deux hommes ouïghours qui ont été détenus à Guantanamo. Sous ses apparences de documentaire, le film s’apparente à un thriller tellement les émotions sont fortes. On suit le parcours difficile d’Ahmat, Khalil et Abu Bakker qui tentent de prouver leur innocence. Les Ouïghours, un groupe séparatiste de Chine réprimé par le gouvernement, sont considérés comme de dangereux terroristes en Chine, mais également aux États-Unis, car ils critiquent l’autorité chinoise et seraient en lien avec Al-Qaïda. Certains décident donc de se réfugier en Afghanistan, où une communauté les accepte et leur permet de manger à leur faim. Malchance: ils y sont encore alors que surviennent les attentats du 11 septembre 2001.

Commence alors une chasse à l’homme pour retrouver Ben Laden. Les États-Unis mettent à vendre les têtes de tous ceux qui pourraient être considérés comme des terroristes. Vingt-deux hommes ouïghours et musulmans sont vendus par la population, soupçonnés d’avoir fréquenté des camps de formation terroristes. Ils sont alors déportés et emprisonnés illégalement à Guantanamo. Leur transfert aux États-Unis représente au départ une chance de salut pour les prisonniers, qui croient que leur système démocratique permettra enfin de prouver leur innocence. Mais non. Des années d’horreurs les attendent; certains y passeront jusqu’à 12 ans. Malgré tous leurs efforts, leurs démêlés avec la justice n’aboutissent jamais à un verdict juste et équitable.
Patricio Henríquez décide de faire témoigner les trois anciens prisonniers dans leur langue maternelle, le ouïghour. Dans leux voix, on perçoit leur vécu. À travers leurs trémolos, leurs rires, ou leurs pleurs, jaillissent toutes ces années où ils ont vécu comme des terroristes, alors qu’ils n’étaient que des citoyens en quête de liberté.
Du début à la fin, le réalisateur réussit à maintenir notre intérêt. On suit de près les procès, les rencontres avec les avocats et la traductrice. Les rebondissements sont forts et ils nous font vivre toute une gamme d’émotions. Henríquez veut nous faire voir le monde hors de nos convictions. Avec ce documentaire, il vient ébranler cette impression que nous avons de vivre dans une partie du monde où les droits et libertés sont respectés. Avec Ouïghours, prisonniers de l’absurde, le réalisateur nous force à prendre conscience que l’Amérique n’est pas rose pour tous.

Vous avez dit démocratie?
À la sortie de la salle de cinéma, la tête nous bouillonne de questions sur notre système politique. Les Ouïghours, alors emprisonnés aux États-Unis, sont convaincus qu’il y est plus facile de se faire justice et ont foi en la démocratie. Étrangement, ils n’arrivent pas à se faire entendre auprès des autorités. La plus grande démocratie du monde serait-elle meilleure que le système de la Chine? On vient à en douter. Alors que nous sommes convaincus que les prisonniers ont tous droit à un procès impartial, on réalise que les Ouïghours n’ont pas eu cette chance. Les États-Unis voulant protéger leurs relations avec la Chine, ils acceptent les demandes chinoises et mettent les Ouïghours sur leur liste noire, même s’ils n’ont aucune preuve de la menace qu’ils représentent. Ils vont à l’encontre des droits et libertés pour des relations internationales. Et cet exemple n’est probablement que la pointe de l’iceberg.
Le FNC, prometteur
Le 10 octobre prochain, lors de la première mondiale du documentaire, Rushan Abbas, Américaine d’origine ouïghoure engagée par le Département de la Défense américain comme traductrice pour les 22 prisonniers, sera présente avec le réalisateur. Outre Ouïghours, prisonniers de l’absurde, le public aura la chance de visionner de grandes productions du 8 au 19 octobre dans le cadre du Festival de nouveau cinéma, notamment The Good Lie de Philippe Falardeau ainsi que le film de Wim Wenders, Le Sel de la Terre. Si les autres œuvres sont d’aussi grande qualité que la production de Patrico Henríquez, ce sera une grande année pour le festival.
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Ouïghours, prisonniers de l’absurde de Patricio Henríquez sera également projeté lors du Festival du nouveau cinéma le 17 octobre prochain, au Cinéma du Parc.
Le film sortira en salle au Canada au début de l’hiver 2015.
Article par Jasmine Legendre.