Captation brute

Une femme, tête penchée sur une feuille de papier, s’affaire à gribouiller quelconques dessins. Soudain, elle lève les yeux et…
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Une femme, tête penchée sur une feuille de papier, s’affaire à gribouiller quelconques dessins. Soudain, elle lève les yeux et pose son regard directement vers la caméra. Elle prend le temps de contempler puis retourne à sa table à dessin. Peu à peu, de la même manière, imitant ce regard observateur et à l’affût, un groupe d’artistes se révèle à nous, apparaissant et disparaissant derrière leurs toiles. Chacun à son tour, tentant de représenter avec le plus grand souci du détail, ce qui s’offre à eux. Dans le cas présent, rien de plus ni moins qu’une biche empaillée, érigée sur un piédestal.

Bestiaire

Bien qu’elle semble des plus banales, la scène d’ouverture de Bestiaire possède ce qui me semble être un des acquis principaux des plus grandes scènes d’ouvertures au cinéma; elle annonce de manière claire et ingénieuse, faisant abstraction de tous artifices superficiels, ce dont traitera le film, et surtout, avec le recul, amènera le spectateur vers la réflexion finale de l’œuvre.

Au plus primitif de sa forme, mais aussi au cœur de sa nature, le cinéma, c’est d’abord un exercice d’observation. Exercice par lequel, on tente de greffer messages ou opinions. Par sa démarche, Denis Côté, se dissocie de cette dernière fonction en faisant appel par-dessus tout à l’attraction simple et minimaliste que peut susciter le matériel brut filmé. L’objectif derrière Bestiaire, Côté lui-même le répète souvent, c’est l’essai filmique avant tout. N’ayant aucune trame dramatique et narrative, ni même un commentaire hors champ, Bestiaire est probablement le plus marginal des films de Denis Côté. Il ne s’agit ni d’un documentaire, ni d’une fiction, ni même d’un film expérimental…c’est tout naturellement un essai.

Tout au long de ces soixante-douze minutes, à force de se faire observer par des girafes et des zèbres qui fixent droit dans l’objectif de la caméra, Côté laisse le spectateur complètement à lui-même, révélant du coup la puissance des longs plans fixes, mais aussi du montage sonore. Ce jeu du regard avec les sujets, les animaux dans ce cas-ci, est en soi une expérience déstabilisante, qui nous force à nous poser la question : qui regarde qui?

bestiaire

Fait étonnant, mais logique au bout du compte, le film présente que très peu d’êtres humains en interaction avec les animaux. Les regards des animaux vers la caméra suffisent à créer un lien entre l’Homme et ceux-ci. On se retrouve donc à revivre l’expérience qu’est celle d’aller au zoo, avec l’idée du film cependant, qui renforce le fait que ceux-ci vivent dans un habitat décontextualisé du leur. Or, qu’est-ce qui peut motiver un individu à aller au zoo, s’il sait d’avance que ce qui lui est présenté est dénaturalisé? Cela dit, on pourrait se poser la même questionner à propos du film. On revient alors à la scène initiale qui nous amène à cette idée fondamentale de la représentation dans l’art et dans le cinéma plus particulièrement, représentation qui ne se produit qu’avec l’imagination chez les deux parties, l’auteur et le spectateur.

Si Bestiaire observe des animaux en vie pendant la majeure durée du film, Côté nous amène aussi à suivre le travail des taxidermistes. Encore une fois, ce genre de bifurcation du récit s’inscrit dans la démarche du cinéaste et de ses films souvent polymorphes.

Rappelant à de nombreux moments, Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino, notamment par la façon de cadrer les animaux, Bestiaire vaut le détour;  ne serait-ce parce qu’il nous apprend à regarder autrement, quelle que soit la signification première qu’on lui rattache. Libre à nous d’interpréter les séquences d’animaux en cages comme une critique de l’incarcération ou non, l’auteur même s’en détache.

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DCP / 01h12 / Couleur / 2011 / V.O. : française

Article par Matthew Wolkow.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM