Un couple de 76 ans vit ses derniers moments: le film sud-coréen My Love Don’t Cross That River était en première québécoise lors des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), qui a eu lieu du 12 au 22 novembre dernier.
Après avoir connu les « amoureux centenaires » à travers un documentaire télé, Mo-Young Jin a décidé d’en faire le sujet de son premier documentaire. Pendant 15 mois, sa caméra aura capté la réalité du couple. Réalité fabuleuse… au point où le spectateur se demande d’où sortent ces tourtereaux impossibles.
Kang Kye-yeo a rencontré son mari Byeong-man à 14 ans. Ils sont mariés depuis 75 ans. Le réalisateur les suit passivement dans leur quotidien. Même le spectateur le plus cynique est immédiatement séduit. La complicité du couple crève l’écran. On jalouse ces curieux personnages qui, malgré la difficulté de leur parcours, s’émerveillent devant tout, comme des grands enfants. Ils portent des habits traditionnels, toujours assortis, et s’endorment main dans la main. Ils s’offrent des fleurs et des chansons. Les tâches ménagères se transforment en jeux et le spectateur s’y prend : pendant les 30 premières minutes du film, il oublie que le portrait est destiné à s’assombrir.
La maladie hante la deuxième partie du documentaire alors que Byeong-man s’enlise dans la vieillesse. Le film devient de plus en plus éprouvant tandis que l’homme tousse et crache, s’affaiblissant de jour en jour. Le propos glisse, presque malgré lui, vers une bouleversante réflexion sur le deuil, ou dans le cas d’une existence aussi soudée, de l’impossibilité de deuil.

La délicatesse de la narration de Mo-Young Jin réussit à faire coexister la tragédie, la légèreté et la poésie, élargissant sa thématique, en fin de compte, à la condition humaine. Dès les premiers moments du film, il est clair qu’aucun spectateur n’en sortira indemne. My Love Don’t Cross That River privilégie un style respectueux et retiré tout en étant émotionnellement saturé, superposant parfois à l’image une trame sonore douce et l’occasionnelle voix hors-champ de Kang Kyo-yeo.
Le premier plan, qui sera aussi repris pour clore le film, en fait une synthèse éloquente: dans une forêt d’un blanc immaculée, une figure à tête blanche est assise, recroquevillée et secouée de sanglots. Une femme de 89 ans se retrouve seule pour la première fois. Par une narration impeccable et une cinématographie féérique, Mo-Young Jin ficelle un documentaire tragique et d’un romantisme irrésistible.
My Love Don’t Cross That River est sur la voie de devenir le plus grand succès commercial de l’histoire du film indépendant coréen. Espérons qu’il se retrouvera bientôt sur quelques écrans québécois.
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My Love Don’t Cross That River de Mo-Young Jin était présenté en première mondiale lors des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, du 12 au 22 novembre.
Article par Brigitte Voisard.