La pénombre de l’adolescence. Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire de Roxane Desjardins

Après avoir publié Ciseaux, aux éditions Les Herbes Rouges, œuvre qui lui a valu le prix Émile-Nelligan et le prix…
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Après avoir publié Ciseaux, aux éditions Les Herbes Rouges, œuvre qui lui a valu le prix Émile-Nelligan et le prix Félix-Leclerc de poésie, Roxane Desjardins dévoile cet automne son nouveau livre Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire, publié en 2016 également aux Herbes Rouges. À la fois récit, autoportrait et journal intime, son œuvre galvanise le mythique passage de l’adolescence, ce moment d’équilibre incertain où la vie et l’amour semblent démesurés et menacent de nous happer. Les mots et l’écriture seront une oasis inespérée où la narratrice pourra amorcer sa (re)naissance.

Page couverture du recueil: «Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire» Source: Site web de Dimedia
Page couverture du recueil: «Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire» Source: Site web de Dimedia

Le récit s’éloigne du traditionnel journal intime d’une adolescente, aucune description monotone d’une journée d’école ou de potinage sur des amies. On sent la transcendance et les questionnements profonds que vit la narratrice âgée de 15 ans. Elle cherche « l’équilibre impondérable », celui qui va la faire tenir entre le torrent et la terre ferme, entre le bien et le mal, entre la vie et la mort. Roxane Desjardins réussit à nous faire replonger dans cet âge ingrat, cet entre-deux où les adultes ne nous accordent aucune crédibilité, mais nous considèrent comme une nouvelle personne au potentiel infini. On vit avec la narratrice cette découverte de la vie trop rêche, trop adulte. La mort est alors scrutée, elle devient une option puisque la narratrice se sent obligée de vivre. L’obsession du « mal vivre » est un peu trop présente, ce qui alourdit le récit, bien que ce poids façonne l’écriture de la narratrice.

Le corps est une enveloppe de trop pour la narratrice : il est inhabité. Seuls sa pensée, ses sensations et son regard ne sont pas inertes; ces derniers mesurent le poids de la vie et la rareté des moments de joie. Au-delà des inquiétudes, elle rencontre l’amour qui lui fait croire au bonheur. Elle « marche à tâtons » dans ce monde nouveau : elle a peur de l’amour et de l’Autre. Les contours flous de la narratrice se transforment au contact de Simon, l’être aimé. Elle devient une héroïne dans son propre récit. Quelques lieux communs, comme le premier amour, sont excusés par la pensée en exploration de la narratrice adolescente, qui ne peut échapper à ceux-ci. De plus, Roxane Desjardins réussit à nuancer les propos de sa narratrice.

L’héroïne qui est aux balbutiements de son existence, n’incarne pas totalement le « je » ; la narration est alors assurée par une « autre » qui parle d’elle. Le récit se déploie de façon légèrement hétérogène en intégrant les mots d’autres auteur-e-s et poètes, notamment ceux d’Émile Nelligan, auxquels elle voue un véritable culte, ou de Geneviève Desrosiers. Le titre fait d’ailleurs référence à un vers de La romance du vin ! Ce brouhaha de mots pillés et d’écriture inspirée par d’autres s’enchaine à merveille et contient de vrais trésors. C’est le commencement de l’écriture qui la fait renaître doucement. Elle écrit dans ce journal intime qui devient une création ludique dont elle est maître : elle encadre ses mots, les souligne, les rature, les efface. Ses mots prennent plus d’importance et la narratrice essaie de trouver sa voix, de se créer un rempart devant cette vie compliquée. Les phrases ne surprennent malheureusement pas par leurs formes, on ne retrouve que partiellement les vers incisifs du précèdent recueil, Ciseaux. La narratrice, qui découvre la vie ainsi que la poésie, ne s’est pas encore totalement aventurée dans la structure des phrases, c’est plutôt la mise en page qui prime et qui donne de la substance à l’œuvre.

Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire, un récit maîtrisé au contenu acide, mais rassembleur, qui nous est livré pour le deuxième livre de Roxane Desjardins paru aux Herbes rouges. Nous avons hâte de savoir où nous mènera l’auteure dans sa prochaine œuvre!

Roxane Desjardins, Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire, Montréal, Les Herbes Rouges, 2016, 100 p.

Article par Florence Dancause.

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