Voici la troisième et dernière partie de notre couverture des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) avec les critiques de Soline Asselin. Elle a vu Gulîstan, terre de roses (Zaynê Akyol) et Manuel de libération (Alexander Kuznetsov).
Gulîstan, terre de roses – Zaynê Akyol
En première québécoise, le long-métrage de Zaynê Akyol, Gulîstan, terre de roses, était attendu par plusieurs. Tous les billets offerts en prévente s’étaient envolés plusieurs heures avant la projection, et une file de près de cent personnes attendaient patiemment que la salle se remplisse pour obtenir les places non réquisitionnées par les détenteurs d’une passe de festival. C’est donc devant une salle pleine à craquer que la réalisatrice Zaynê Akyol, montréalaise d’origine kurde (née en Turquie), a remercié tous les membres de sa famille et de l’équipe de tournage présents pour ce premier visionnement au Québec.
Tourné en 2014 au Kurdistan (Irak), Gulîstan, terre de roses nous transporte dans le quotidien des guerrières du PKK (Parti des Travailleurs du Pakistan), engagées pour défendre leur terre contre Daesh. Le projet original d’Akyol était de réaliser un film sur Gulîstan, une femme qu’elle avait connue dans sa jeunesse et qui avait quitté Montréal, âgée de dix-huit ans, pour se joindre aux forces rebelles kurdes. Lors de son voyage de préparation, vers 2011, elle avait constaté la mort précoce de Gulîstan et avait décidé de réaliser un film sur elle à travers la voix de femmes qui l’avaient connue. Toutefois, au moment de retourner au Kurdistan en 2014, les conflits contre Daesh s’étaient intensifiés, et une partie des combattantes étaient soit décédées, soit réparties ailleurs dans le pays. Akyol a dû, une fois de plus, changer l’angle de son film; moins un film sur Gulîstan, c’est un film sur les guerrières du PKK et la guerre individuelle et collective qu’elles mènent. Même si la vraie Gulîstan est décédée il y a près de dix ans, le film d’Akyol porte son nom pour lui rendre hommage et parce que, sans elle, la réalisatrice n’aurait jamais connu les femmes dont elle a partagé le mode de vie durant le temps du tournage.
Le film s’ouvre sur un plan du visage d’une combattante, Sozdar, qui s’adresse directement à la caméra. Elle, qui a connu Gulîstan, nous montre ses cicatrices de combat. Elle désire, dit-elle, une cicatrice sur son visage, qui descendrait de sa tempe jusqu’au coin de la bouche, car une telle cicatrice l’embellirait. Ainsi débute un voyage vers une réalité à des kilomètres de la nôtre, une plongée dans la réalité des femmes du PKK.
La guérilla du PKK compte 40 pour cent de femmes dans ses rangs. Basé sur un mode de démocratie directe, le PKK lutte pour la reconnaissance du Kurdistan. Les femmes, au sein de ce mouvement, se battent également pour leurs droits en tant que femmes, dans les sociétés turques et irakiennes. Loin d’être un film explicatif, Gulîstan nous entraîne dans les montagnes où sont dispersés les camps de la guérilla. Dans le camp d’entraînement des femmes, qui tiennent à conserver leur indépendance vis-à-vis des hommes en ayant leurs propres formation et campement, elles sont une dizaine de jeunes adultes prêtes à sacrifier leur vie pour leur nation à venir. En venant dans les montagnes, elles doivent tout quitter, leur famille, leurs possessions matérielles, le confort et la sécurité. Révoquant avec véhémence l’idée d’avoir un mari ou discutant du nom qu’elles ont donné à leur kalachnikov, elles défont d’emblée tous les clichés de la féminité. La caméra enchaîne les gros plans sur les visages concentrés de ces femmes durant l’entraînement ou les conseils de guerre, mettant l’accent sur leurs singularités et donnant à imaginer de quoi sont composées leurs pensées.
Si on oublie souvent, par la surexposition aux films américains, que la guerre est loin d’être une continuelle rafale de balles tirées à l’aveugle, Gulîstan nous rappelle que la temporalité de la guerre est aussi celle de l’attente entre les combats, de ces heures de guets où la tension se focalise sur tout changement à l’horaire des encerclés, où même si rien n’arrive, il n’y a pas d’ennui possible. Le film nous montre aussi que la guerre n’est pas dénuée d’un quotidien, de repas partagés entre les combattantes, de jeux, de rires. Posant un regard privilégié sur l’intimité des femmes du PKK, sur leur parcours et leur position politique, Gulîstan n’est pourtant pas un film militant pro-kurde. C’est un documentaire qui offre un regard privilégié sur le parcours de ces femmes, sans imposer un angle de visionnement.
Le long-métrage se termine sur le témoignage poignant, quoique sans fioriture, de Sozdar, s’adressant à cette caméra, mais aussi à nous qui verrons un jour ces images. Devant l’éminence de son départ pour le combat, elle affirme sans sourciller avoir déjà passé tellement près de la mort qu’elle n’en a plus peur. Impossible de ne pas la croire.

Manuel de libération – Alexander Kuznetsov
En février 2015, le documentaire Territoire de la liberté d’Alexander Kuznetsov avait ravi les médias français. Dans ce film, le réalisateur suivait une petite communauté qui, ayant fui la civilisation et les problèmes sociopolitiques, tente de se construire une nouvelle vie au cœur d’une réserve naturelle de Sibérie. Malgré un vécu difficile, ces hommes et ces femmes gardent l’espoir d’un futur meilleur même si, dans leur réclusion, ils et elles ne parviennent pas à échapper à la précarité qui détermine depuis toujours leur existence.
Le troisième documentaire de Kuznetsov, Manuel de libération, sorti moins d’un an après Territoire de la liberté, continue cette réflexion sur les possibilités d’émancipation des personnes marginalisées en Russie. Dans ce long-métrage, le réalisateur s’intéresse au pouvoir des institutions psychiatriques sur les destins individuels. Le film s’ouvre sur une série de courts portraits de jeunes hommes et jeunes femmes enfermé.e.s à l’institut psychiatrique de Tinskaya. La voix d’une personne hors champ leur demande tour à tour quel est leur rêve le plus fou. Les réponses varient peu : sortir de l’institut, avoir une maison, fonder une famille, travailler. Des désirs simples, et qui pourtant leur sont à jamais inaccessibles. En Russie, les personnes souffrant de retards mentaux et dont les familles ne peuvent pas s’occuper se font retirer leur capacité civile, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas le droit de sortir de l’institut ou d’avoir des enfants, et ce, pour le reste de leur vie.
Le documentaire suit deux jeunes femmes, Yulia et Katia, qui tentent toutes deux de faire révoquer leur diagnostic d’inaptitude par la cour russe. Yulia, qui a été abandonnée par ses parents à la naissance, souffre d’une légère déficience intellectuelle. Quant à Katia, on lui a retiré sa capacité civile alors qu’elle n’avait que neuf ans en raison de ses fugues répétitives. Il est commun, explique le directeur de l’établissement, de placer les orphelines dans des institutions psychiatriques dès leur majorité plutôt que de veiller à leur intégration. Bien que Yulia et Katia réfèrent à l’environnement dans lequel elles évoluent comme « la maison de fous », l’institut de Tinskaya est loin de correspondre à l’image qui accompagne cette expression. Les pensionnaires ont en effet une relative liberté à l’intérieur des murs : ils et elles sont encouragé.e.s à poursuivre des études, à occuper un emploi (Yulia, par exemple, travaille à la boulangerie de l’établissement), à participer à des activités sociales (théâtre, chant, danse, couture, etc.). Cependant, il leur est interdit de franchir les murs de l’établissement ou de refuser les calmants qui leur sont administrés quotidiennement.
L’expérience de Kuznetsov en tant que photographe transparaît dans sa manière de capturer sur pellicule le quotidien des deux jeunes filles. Il traduit leurs sentiments de bonheur ou d’angoisse par des plans fixes de paysage ou d’objet, dont les qualités plastiques sont irréprochables, et qui traduisent métaphoriquement l’émotion qu’elles ne parviennent par à verbaliser. Ainsi, c’est avec retenue que les peurs et les frustrations de Yulia et Katia sont véhiculées; pas d’excès ou de crises de nerfs; rien, en fait, qui puisse rappeler la « folie » des protagonistes.
Le documentaire fait également une incursion dans une réalité généralement hors champ : celle des procès et des démarches judiciaires. Réalisé sur plusieurs années, le documentaire de Kuznetsov met en lumière la lourdeur des procédés juridiques, mais aussi leur caractère arbitraire. C’est une bureaucratie kafkaïenne qui nous est donnée à voir, où chaque étape vers la liberté est entravée par une autre. La première tentative de libération de Yulia sera abrogée par la juge, qui se base sur le diagnostic psychiatrique rédigé dix ans plus tôt, qui stipule son incapacité à évoluer seule en société. Ce n’est que six ans après cette démarche initiale qu’un psychiatre accepte de refaire les tests d’aptitude et que Yulia obtient sa responsabilité civile. Ainsi, le film se termine sur son départ après onze ans passés à l’institut. Escortée par le directeur de l’institut et quelques compatriotes, elle prend le train vers son autonomie, à près de 35 ans. Cette libération est toutefois teintée d’un doute; lancée seule dans le monde, Yulia parviendra-t-elle à réaliser ses rêves d’une vie ordinaire?
N’offrant aucune réponse, le documentaire s’arrête sur Katia, dont le diagnostic n’a pas été révoqué, qui pratique inlassablement Für Elise au piano. Par cette fin ouverte, Kuznetsov questionne la notion même de liberté : est-elle à l’intérieur des murs, au sein de cette communauté d’êtres marginalisés qui se soutiennent mutuellement, ou à l’extérieur de l’institut, dans cette réalité fantasmée par les pensionnaires? De même que dans Territoire de la liberté, Kuznetsov trace dans Manuel de libération un portrait pessimiste des possibilités d’émancipation des marginaux, qui peinent à sortir des mécanismes de contrôle de leurs différences.

Les RIDM avaient lieu du 10 au 20 novembre et seront de retour l’an prochain. Vous pouvez lire (ou relire) les critiques de Catherine Bergeron et Brigitte Voisard sur notre site web.
Article par Soline Asselin.