S’il y a une seule production théâtrale à ne pas rater en décembre, c’est bien les Contes urbains. Je ne vous apprends rien, c’est le cas depuis dix-huit ans. Cependant, en habitué de la tradition licornienne, je me dois de spécifier que la présente édition est l’une des meilleures que j’ai vue. Après celle de l’an dernier, qui célébrait les vingt ans de la compagnie Urbi et Orbi en confiant l’intégralité des textes à Yvan Bienvenue, les Contes urbains réussissent encore une fois à renouveler la fameuse formule. Le mérite revient à la nouvelle génération québécoise d’auteurs dramatiques qui prend la barre de cette édition émergente. On se retrouve donc devant une formule qu’on adore rehaussée de nouvelles voix à écouter et de comédiens à découvrir. Le moins que l’on puisse en dire est que le talent ne manque décidément pas et que la relève est bien assurée.
Stéphane Jacques, le metteur en conte, a opté pour une scène centrale divisant le public en deux. Aux extrémités de l’espace de jeu se tiennent les musiciens Viviane Audet et Robin-Joël Cool. Comme le veut la tradition, ils s’occuperont tout au long de la soirée d’égayer les spectateurs entre chacun des six contes. Si ces interprètes ont une forte présence et une générosité qui nous place dans de bonnes dispositions, force est de reconnaître qu’ils n’ont pas le même talent musical qu’Éric Assouad et ses complices. L’humeur bon enfant du duo remplit son office et on pardonne rapidement les fausses notes et la simplicité de la proposition. La portion musicale du spectacle prend la route de la chanson, opérant ainsi déjà une rupture par rapport aux éditions précédentes.

Côté conte, on reste dans la même optique. Les décors, costumes et autres éléments scéniques revêtent des fonctions utilitaires plutôt qu’esthétiques: même dépouillement, même humour noir. La langue est sale, pleine de vie, irrévérencieuse à souhait. On peut clairement dégager des tendances communes dans les thématiques des contes de cette nouvelle mouture de dramaturges, ce qui donne une cohérence à cette multiplicité de voix. Cette génération est préoccupée par l’individualisme croissant même si elle y participe indéniablement. Les personnages qui peuplent ces contes sont souvent parents, confrontés à l’enfant-roi, au regard des autres, et mettent sans cesse leur vie en scène. L’amour sous toutes ses formes tient le haut du podium, aux côtés de la dépendance aux médias sociaux et de l’oubli des traditions. Le portrait générationnel est fascinant. Perte de repères moraux, rejet du paradigme capitaliste tout en en étant fortement imprégné, les trentenaires entendent changer le monde, mais pas trop.
Le bal s’ouvre sur le conte Madame Renard de Julie-Anne Ranger-Beauregard interprété par Rachel Graton. Choix étrange, d’ailleurs, puisque ce conte est l’un des seuls à être un peu plus faible que les autres. Teinté d’une atmosphère fantastique, ce conte s’intéresse aux origines occultes du peuple québécois, impliquant un loup immortel et une fille du Roy.
Saucisse bacon, du talentueux Martin Bellemare, prend rapidement la relève et annonce le réel calibre de la soirée en prenant une direction inattendue. Hubert Proulx fait très forte impression, débordant d’énergie tout en ne négligeant jamais la finesse de son jeu. Afin de préserver la surprise sur laquelle compte ce monologue, je n’en dirai pas plus.

Dernier conte avant l’entracte, Votre crucifixion de Rébecca Déraspe (voix que je découvre ici avec un grand bonheur) relate une scène traumatisante dans la vie d’une mère, alors que son enfant déclenche une crise ingérable dans une pharmacie en voyant un père Noël lambda. Catherine Trudeau conduit ce conte très habilement, nous transportant à des lieux de La Licorne. Le délire est complet, la vision posée sur notre société, très juste.
Une fois ces premiers récits mijotés, la glace brisée, on plonge avec encore plus d’enthousiasme dans la seconde partie. Olivier Sylvestre s’est imaginé pour nous le No-Pain réveillon, une soirée de Noël entre colocs qui aurait dû être une catastrophe, mais qui tourne en véritable open-house cathartique. L’univers des sites et applications de rencontre homosexuelle constitue une trame de fond assez intéressante, bien que superficielle par moments. Les instants sublimés par la poésie de Sylvestre récupèrent toutefois ce bémol. Hubert Lemire s’en tire plutôt bien dans ses racontars, toujours présent.

On entre dans les choses sérieuses avec Ruby pleine de marde, sans aucun doute l’un des contes les plus réussis de la soirée. Sébastien David (Morb(y)des) confirme un talent certain pour l’écriture théâtrale, en particulier pour sa maîtrise du rythme et des procédés narratifs. Ici encore, on a droit à un conflit adulte-enfant, sur fond de religion. Mathieu Gosselin y est tout simplement admirable.
Le choix de clore avec Ce qui dépasse d’Annick Lefebvre n’est certainement pas anodin à en juger par la force de frappe tant du texte que de l’interprétation de Marie-Ève Milot. À la fois réquisitoire et anecdotique, ce dernier conte clôt la soirée et l’année sur des questionnements d’une importance capitale pour cette génération et pour nous tous. On nous place devant le chemin à parcourir, les idéaux que l’on défend sans trop se forcer, dans une hypocrisie caractéristique. Puissant, touchant et changeant. Comme chaque édition des Contes urbains.
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Contes urbains de six jeunes auteurs dramatiques, présenté à La Licorne du 3 au 21 décembre 2013. M.E.C. Stéphane Jacques.