Grands riens et autres faits divers. Journées D’Amérique de Jean-Michel Leclerc

Jean-Michel Leclerc livre une série de vingt œuvres sur papier dans le hall de l’Usine C, toutes issues de sa…
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Jean-Michel Leclerc livre une série de vingt œuvres sur papier dans le hall de l’Usine C, toutes issues de sa plus récente production. Petits miracles et tristes destins surgissent de ces images brodées d’invisible, autant de minuscules et grandes histoires qui n’attendaient que d’être racontées.

Diplômé du baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM en 2012, Leclerc en est à sa troisième exposition cette année avec Journées d’Amérique. Les dessins qui hantent les halls de l’Usine C jusqu’au 4 janvier 2014 se situent dans la lignée des travaux antérieurs de l’artiste, jouant avec les concepts de mémoire et d’absence, cherchant à faire voir ce qui se dérobe au visible.

Vue de l'exposition, rez-de-chaussée. (Crédit photo : Priscilla Lamontagne)
Vue de l’exposition, rez-de-chaussée.
(Crédit photo : Priscilla Lamontagne)

Au rez-de-chaussée, l’exposition débute par une enfilade de dessins encadrés, minutieux pointillés sur papier inspirés d’évènements depuis longtemps tombés dans l’oubli. Pour apprécier le travail de Leclerc, on n’a d’autre choix que de s’en approcher, les dimensions restreintes des œuvres et le détail de leur réalisation demandent une observation méticuleuse. Les histoires racontées exigent aussi l’intimité.

Suicidés ou assassins, amoureux ou camarades s’invitent sur le papier, leurs voix s’immisçant entre les points et lignes pour parler de tout et de rien, souvent de leur disparition. Les images et les bribes de textes présentés sur les cartels renvoient les uns aux autres pour former le récit de drames ordinaires, de grandes tragédies, de simple camaraderie et parfois même d’amour. On est également fascinés par le travail plastique remarquable qui est montré. Œuvrant presque en monochrome, Leclerc compose un délicat équilibre entre les pleins et le vides dans ses images; l’absence de matière participe à rendre présent le trait, le dessin semblant émerger du support et l’habiter complètement.

Jean-Michel Leclerc. Sans titre (Accept this tribute of my love), 2013. Encre, pigments, graphite, sang et cendres de tabac sur papier 7'' x 8 3/4'' (Photographie : courtoisie de l’artiste)
Jean-Michel Leclerc. Sans titre (Accept this tribute of my love), 2013.
Encre, pigments, graphite, sang et cendres de tabac sur papier. (Photographie : courtoisie de l’artiste)

En montant quelques marches, on arrive à une suite de dessins tout aussi énigmatiques. Les motifs se détachent au centre du support, comme c’est le cas de toutes les œuvres présentées dans l’exposition. Les formes, tout en étant d’une grande simplicité, se révèlent être un réseau complexe de traits jouant d’alternances entre saturation et vide. Le dessin se construit en transparence et en dégradés subtils, passant en douceur de l’abstraction à la figuration à force qu’on s’éloigne ou se rapproche des images. La fascination continue, à mesure que l’on s’interroge sur le sens liant le dessin aux bribes d’informations contenues dans les cartels. Les questions sont posées, mais restent partiellement sans réponses; les spectres gardent bien leurs secrets.

Jean-Michel Leclerc. Sans titre (Mauvaise idée), 2013. Encre, boisson aromatisée en poudre, cyanure et benzodiazépines sur papier. 6,25'' x 8''. Collection privée. (Crédit photo : Priscilla Lamontagne) « Le 18 novembre 1978, 914 membres du Temple du peuple se suicident en ingérant du cyanure de potassium mélangé à une boisson instantanée aux fruits. »
Jean-Michel Leclerc. Sans titre (Mauvaise idée), 2013. Encre, boisson aromatisée en poudre, cyanure et benzodiazépines sur papier. (Photographie : courtoisie de l’artiste)

Sur le troisième palier, on trouve notamment une série de trois dessins portant sur la tragédie du Temple du peuple, évènement malheureux qui a secoué l’Amérique de la fin des années 1970. La suite montre des images remémorant l’évènement; les encres et pigments sont autant d’indices liés au drame; les cartels relatent les faits[1]. Toutefois, ce qui en reste, au-delà de ce qui est présenté, est une empreinte, un souvenir qui se construit à force du passage du regard entre les œuvres. Par des allers et retours entre les dessins et cartels, on en vient à se questionner, à fouiller dans nos souvenirs pour se raconter cette histoire, la détailler, recoller les pièces et combler les écarts. De toute évidence, les œuvres contiennent une part de vide juste assez vaste pour que le désir de l’investir de sens se fasse sentir chez celui ou celle qui les regarde.

C’est là toute la force du travail de Leclerc qui réussit à faire poindre entre les traits d’encre tout ce qui est invisible, indicible. Et voilà que les petites et grandes histoires, jusque-là méconnues, prennent la consistance de la mémoire et enfin survivent à leur propre mort.

— Journées d’Amérique, une exposition de Jean-Michel Leclerc présentée dans le hall de l’Usine C, jusqu’au 4 janvier 2014.

Article par Priscilla Lamontagne. Décrocheuse de ses études en art et histoire de l’art, Priscilla persiste à vouloir écrire sur le sujet, pour le simple plaisir de partager sa fascination pour l’art actuel sous toutes ses formes.


[1] Sur le cartel de Sans titre (Mauvaise idée), il est inscrit: « Le 18 novembre 1978, 914 membres du Temple du peuple se suicident en ingérant du cyanure de potassium mélangé à une boisson instantanée aux fruits. »

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