Vingt-cinq choristes, sept solistes et trois musiciens ont brillé sur la grande scène lumineuse de la salle Oscar Peterson de l’Université Concordia du 27 octobre au 5 novembre, dans le cadre de Grosse-Île, une histoire chorale.
Le spectacle bilingue s’amenait à Montréal avec de nouveaux choristes locaux le temps de ranimer en musique les tragiques événements qui se sont déroulés sur l’île, en face de Montmagny. Durant le seul été 1847, près de 100 000 Irlandais sont passés par l’île de la quarantaine, poussés à l’exil par la famine. Plusieurs d’entre eux y ont péri.
Entre récital et spectacle, Grosse-Île est le fruit d’efforts de mordus de musique et d’histoire, à commencer par le producteur Guy Morrisset, mais aussi des 35 «fous passionnés» sur scène et de leur équipe, qui ont répétés bénévolement ce spectacle sans but lucratif pendant des mois.

C’est la concrétisation d’un rêve qui mûrissait depuis plusieurs années pour l’équipe de production. L’historienne de Québec Marianna O’Gallagher est la première à approcher des metteurs en scène avec l’idée d’un spectacle sur Grosse-Île. Une première production étudiante est ainsi présentée au cégep St-Lawrence à Québec en 2012. Dans la salle, Guy Morrisset est emballé et suggère aux auteurs— l’enseignant et compositeur chevronné John Halpin, son épouse Margaret Forrest et l’homme de théâtre Hubert Radoux— de produire une adaptation à plus grand déploiement, présentée pour la première fois l’hiver dernier au Palais Montcalm à Québec.
L’Agnes, parti de Cork, était un de ces coffin-ships, ces bateaux où on entassait par milliers les immigrants irlandais pour une traversée de l’Atlantique de 43 jours. Le Canada est alors un des seuls pays à ne pas fermer ses portes aux bateaux irlandais. Accostés à Grosse-Île en mai 1847, plusieurs des passagers de l’Agnes n’en repartiront jamais: une épidémie de typhus sévit tout l’été à la station de quarantaine, décimant 5000 nouveaux arrivants.
Les auteurs ont souhaité mettre l’accent sur le dévouement et la générosité du personnel soignant et des riverains canadiens-français qui ont combattu la maladie malgré le spectre de la contagion et accueilli par la suite les rescapés dans leurs communautés. Une belle leçon d’hospitalité qui a un écho particulier avec l’arrivée dans notre province de plus en plus de réfugiés de Syrie et d’ailleurs.
Beaucoup de Québécois ont une ascendance irlandaise, mais ce morceau de notre passé est resté dans l’ombre. «C’est une histoire charnière, peu connue et pourtant très près de nous. La culture irlandaise est une culture qui nous habite. Leur musique, par exemple, a déteint sur la musique traditionnelle canadienne-française». Si, dans la salle, plusieurs spectateurs ont des origines irlandaises et connaissent un peu mieux les événements, un des buts du spectacle est de «faire connaître cette histoire incroyable au grand public» , explique Guy Morrisset en entrevue.
La mise en scène sobre laisse toute la place à la voix. S’il y a quelques petits accros dans le jeu, on le pardonne aisément à des gens qui sont là pour le plaisir. Le rendu est néanmoins parfaitement professionnel et la portion musicale était, à mon humble avis, sans anicroche. Le chœur du moment, sous la direction de Catherine Le Saulnier, fait un excellent travail. On fredonnera encore la chanson d’ouverture We are from Ireland plusieurs jours après le spectacle.
Cependant, ceux qui s’attendaient à une comédie musicale en bonne et due forme, comme le titre anglais pouvait le laisser penser, seront détrompés. Les éléments de décors et l’éclairage sont très minimalistes. L’ambiance de l’époque est plutôt recréée à travers les costumes. Les scènes théâtrales sont somme toute peu présentes et servent davantage à placer quelques faits historiques importants pour la compréhension de l’intrigue. Quelques éléments scéniques auraient pu venir ajouter du rythme dans la seconde partie où l’on sent quelques longueurs.
Habituée des comédies musicales, l’interprète Katee Julien se distingue dans le rôle d’une femme médecin canadienne-française qui se bat jour après jour pour sauver ses patients. On peut aussi la voir en ce moment dans la populaire production Mary Poppins. Les autres solistes offrent également des performances émouvantes, à la hauteur de la mémoire évoquée.
Aujourd’hui, l’équipe caresse le projet un peu fou de s’exporter, et pas seulement en Amérique: faire le chemin inverse de celui qu’à emprunter l’Agnes il y a 170 ans et se produire en Irlande.
Grosse-Île, une histoire chorale était présenté à la salle Oscar Peterson de l’Université Concordia du 27 octobre au 5 novembre 2017.
Article par Sandrine Gagné-Acoulon.