Avec tout ce qui se passe dans le monde actuel, il est clair que nous faisons actuellement face à une ère des plus fracturées. D’un côté, la mondialisation continue de faire son œuvre, ouvrant de plus en plus les frontières et rendant de plus en plus les territoires difficiles à circonscrire (en ce qui a trait, du moins, aux territoires et frontières du virtuel). De l’autre, une peur et une crise du sens résonnent, encourageant la multiplication de crimes haineux, se retrouvant, aujourd’hui, dangereusement légitimés par une certaine branche de l’opinion sociale, et encourageant la croissance et le renforcement de certains mouvements sociaux et politiques, axés sur le conservatisme, le repli identitaire et national. Nous sommes devant une nouvelle radicalisation des extrêmes, où les mouvements de migration de masse cohabitent avec le Brexit et l’édification de nouveaux murs et barbelés. Nous sommes devant un monde complexe et compliqué, devant lequel il est, peut-être bien, beaucoup plus facile de donner des réponses rapides et radicales, de formuler des critiques et des dénonciations simples et définitives.
Loin des critiques faciles et des représentations unilatérales, les films de Corneliu Porumboiu, Football infini (2018) et de Gabrielle Brady, Island of the Hungry Ghosts (2018), tous deux présentés lors de la dernière édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), s’éloignent des clichés et des réponses définitives pour dresser un portrait tout en nuances de ce temps fracturé, pour ouvrir un dialogue sur ce présent et toute son ambiguïté, voire, sur ce présent et toute son absurdité. Sans tourner les coins ronds ou prétendre posséder la clé pour comprendre le monde actuel, elles offrent, chacune à leur manière, des pistes de réflexion pour approcher, avec empathie, écoute et intelligence, ce qui pourrait être trop facilement jugé et condamné.
Présenté en première mondiale au grand Festival international du film de Berlin (Berlinale), Football infini, le dernier long-métrage et deuxième film documentaire du renommé cinéaste roumain Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest (2006), Policier, adjectif (2009), Le trésor (2015)) raconte l’histoire de Laurentiu Ginghina, un grand amateur de soccer, ou football européen, qui, après avoir connu une sévère blessure au péroné lors d’un match amical, en est venu à la conclusion que les règles de soccer étaient fautives et qu’elles devaient donc être révisées. Aujourd’hui devenu un bureaucrate de l’État roumain, il raconte à la caméra et à son ami de longue date, Corneliu Porumboiu, les différentes péripéties qu’il a connues au travers de sa vie et les différentes versions de son football qui en ont émergé. Sans autre commentaire que quelques questions par-ci par-là et une légère critique de la part du cinéaste, les longs monologues que Ginghina offre à la caméra en viennent alors vite à atteindre l’absurde: du football révisé, on en vient rapidement au football 2.0., au football 3.1., au football 4.7., voire au football infini, tel que le propose Porumboiu. Les deux pieds dans l’utopie et dans le rêve, Ginghina se présente, lui-même, comme porteur de grands changements et de grandes révolutions: il arrive, selon lui, comme un super-héros des temps actuels; caché derrière sa modeste vocation bureaucratique, il existe comme un Clark Kent ou un Peter Parker, travaillant dans l’ombre pour le mieux-être du monde. Si le personnage créé par Porumboiu amène rapidement le sourire aux lèvres du spectateur, il devient tout aussi rapidement, sous la plume du cinéaste, l’image de quelque chose de plus grand.
Au-delà du portrait d’un homme qui pourrait facilement passer pour un hurluberlu, le film Football infini puise dans cette prémisse pour développer une réflexion sur le pouvoir et le danger des règles et des utopies ainsi que sur le devoir et l’importance de la réflexion et du questionnement devant les normes, les systèmes et les effets de pouvoir. C’est ainsi, étrangement, sous fond de migration aux États-Unis que Ginghina explique avoir développé, il y a de cela de nombreuses années, de nouvelles règles concernant la formation des équipes pour son soccer 2.0. Et c’est lors de son départ obligé des États-Unis, suite à la fermeture des frontières précipitée par l’attaque historique du 11 septembre 2001, et, quelques années plus tard, lors de la création de l’Union européenne et de l’intégration de la Roumanie à l’intérieur de celle-ci, qu’il en est venu à créer et à circonscrire, à l’intérieur-même de son jeu, de nouvelles frontières. À travers ses multiples tentatives de redéfinition du football idéal, c’est donc finalement avec le but ultime de rendre le ballon toujours plus libre, toujours plus apte à circuler librement entre les frontières et les espaces, tout en n’encourageant, toutefois, jamais l’utilisation de la violence, que Ginghina s’acharne. Mais comment, demande alors le cinéaste, arriver à construire un jeu sans violence si le monde, avec ses règles, son système et ses normes, produit lui-même des exclusions, des divisions, des choix et des effets de pouvoir? La solution réside, peut-être, alors dans ce désir premier de questionner, de remettre en question et de ne pas accepter le système comme tel, sans rien dire; elle réside peut-être dans cet acte, conscient de lui-même, de construire le monde et y laisser ses traces, des traces qui permettront d’ouvrir un dialogue sur le monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Présenté en première mondiale au renommé Tribeca Film Festival où il fut récompensé du prix du meilleur long-métrage dans la catégorie documentaire, le premier long-métrage de la cinéaste australienne Gabrielle Brady, Island of the Hungry Ghosts, s’intéresse au quotidien de Poh Lin Lee, une jeune maman et thérapeute en situation de trauma, dont les seuls patients sont aujourd’hui devenus des demandeurs d’asile, enfermés depuis des jours, des mois et des années, dans des centres de détention de l’île Christmas sur laquelle elles habitent, elle et sa famille. Donnant à voir et à vivre les rendez-vous de la thérapeute avec quelques demandeurs d’asile venus lui raconter, nous raconter, avec toute leur force, courage et douleur ce qu’ils ont vécu, le film oscille entre deux autres événements prenant place au même moment sur l’île au décor paradisiaque: d’un côté, des millions de crabes rouges, hypnotisés par la lueur de la lune migrent, traversent les constructions des hommes, de la terre à l’océan, pour y pondre leurs œufs; de l’autre, des communautés marquées par le passé performent des rituels pour apaiser l’esprit de ceux qui sont morts, plusieurs années auparavant, sur l’île, sans avoir droit à un enterrement dans le respect; elles performent des rituels pour apaiser l’esprit de ceux qu’elles appellent les hungry ghosts, soient ceux qui errent le soir, sur l’île, toujours à la recherche d’une maison.
Rempli de poésie, de mysticisme et d’une profonde empathie envers tous ceux et celles qu’il représente et à qui il donne la parole, Island of the Hungry Ghosts propose une incursion intime et tendre dans le drame, l’injustice et la vulnérabilité de la condition d’être vivant, une condition qui semble ici rimer tout autant avec le désir et le besoin de la migration. Que ce soit les crabes, les esprits ou les êtres humains, tous sont effectivement menés par le désir de bouger, de se déplacer, de migrer, et par le besoin vital d’être protégé et accompagné par autrui. Cette condition d’interdépendance et de respect rayonnerait alors ici de par sa beauté si cette condition était, dans le présent, partagée entre tous, si elle était, comme elle se doit, également distribuée. Or ce n’est toutefois pas ici le cas. Et toute l’absurdité libérée par le parallèle entre les trois événements prend ainsi forme et racines. S’il semble si facile pour les êtres vivants de protéger, dans le présent, la migration des crabes, de rendre hommage et de protéger les esprits de ceux qui n’existent plus dans le monde matériel, il n’en est clairement pas de même lorsqu’il est question de protéger les hommes et les femmes qui demandent protection et respect. Le film se dévoile ainsi à travers le drame personnel que vit Poh Lin Lee qui cherche avant tout à ce que les demandeurs d’asile soient traités avec respect et empathie. Celle-ci découvre, consultation après consultation, qu’elle a les mains liées et que toute l’aide qu’elle veut apporter se trouve minée par le système en place. Affectée de plus en plus par la douleur que vivent ses patients, elle ne peut alors que sombrer davantage. Si le personnage principal du film pense avoir les mains liées, celle-ci donne toutefois, heureusement, à travers le film et avec l’aide de la cinéaste, une voix à tous ces hommes et toutes ces femmes qui, malheureusement, n’ont souvent droit à aucune voix. Au-delà du cliché, c’est ainsi avec empathie et respect que Island of the Hungry Ghosts donne une voix à ceux qui demandent, aujourd’hui, notre protection et notre respect, tout comme c’est avec sensibilité qu’il expose toute l’absurdité des systèmes de pouvoir et d’exclusion, toute l’absurdité des règles qu’établissent parfois les hommes.

Chacune à leur manière, les œuvres de Corneliu Porumboiu et Gabrielle Brady offrent finalement une incursion dans un récit qui prétend à bien davantage. Évitant les clichés et les raccourcis sur les demandeurs d’asile, les frontières et la géopolitique mondiale, elles offrent un regard sans trop grande prétention, une fenêtre pour réfléchir avec empathie, ouverture et respect sur la complexité et l’absurdité du monde. Deux belles, deux grandes œuvres, qui puisent dans tout ce que le cinéma et l’art ont la capacité de faire, c’est-à-dire, selon moi, d’aller au-delà du pur récit pour partager des réflexions sur ce qui englobe et dépasse l’œuvre, sur ce qui nous habite et nous affecte, et que nous devons prendre le temps de questionner.
Les RIDM ont eu lieux du 8 au 18 novembre. Ne manquez pas la suite de la couverture de Catherine Bergeron, à paraître dans les prochains jours!
Article par Catherine Bergeron.