S’attabler pour le partage des expériences

ATTABLER explore par la performance ce qui germe de la rencontre avec les autres. Ce travail en cours se présente…
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ATTABLER explore par la performance ce qui germe de la rencontre avec les autres. Ce travail en cours se présente en une suite de tableaux qui adoptent autant de perspectives différentes sur le thème de «l’être ensemble». Mêlant habilement la chorégraphie et la parole, la pièce souffre pourtant d’un déséquilibre entre la force des textes et l’hésitation des essais chorégraphiques.

Crédit photo: La 2e porte à gauche

L’invitation de la compagnie La 2e porte à gauche est chaleureuse: dès l’entrée, on nous offre un verre, puis on nous invite à parcourir la salle, à nous asseoir si le cœur nous en dit, à nous relever, à tout moment. Seul un cercle au motif boisé, collé au sol, tient lieu de table en attente de ses convives. Quelques fruits, des coupes et des bouteilles y sont posées. Sur le mur, on lit des indications chapeautées par le titre «Glossaire des formes»; les mêmes directives que sur le feuillet distribué à l’entrée : «Relation trouble», «Mémoire périphérique»… Un micro se tient près d’un coin. Quelques minutes passent, les spectateurs et spectatrices se déplacent, des groupes se forment, chacun.e trouve sa place dans la vaste salle aux décors modestes. Le plus souvent, intimidé par le spectacle qui prendra place, le public fraie dans les coins pour laisser le centre à la performance qui débutera.

Le minimalisme du décor sert la thématique: le rassemblement est celui des corps des performeuses, autour d’une table et de ce qu’elles créeront ensemble. Les décors sans fard et l’éclairage brut, qui ne varie pas pour la durée de la représentation, retirent l’attention des gestes des artistes et la redistribuent sur chacun et chacune qui composent le public. Dans les installations comme dans le jeu, on ne nous demande pas de croire à la vraisemblance de la représentation: le jeu se montre comme du jeu. À quelques reprises, les artistes s’adresseront au public, lui demandant de se déplacer, et n’auront pour le faire à briser aucune barrière entre elles et lui.

C’est là que loge la force de la proposition: les artistes suivent des pistes multiples. Résultat de deux années d’ateliers, de discussions et de travail d’équipe sur le thème de «l’être ensemble», ATTABLER est un work in progress. Les résultats de cette collaboration sont présentés par les performeuses Emma-Kate Guimond, Hanako Hoshimi-Caines et Véronique Hudon, auxquelles s’ajoutent les directrices artistiques Katya Montaignac et Nadège Grebmeier Forget. Les chemins empruntés sont divers et ne convergent pas – encore. La sobriété des décors et des costumes sert à cet égard à ne pas figer ce qui nous est présenté. Ce dont le public est témoin est sujet à changement, peut-être même en cours d’évolution, car ne participe-t-il pas à la création, lui aussi? Le public, cet objet informe, imprévisible et parfois difficile, est d’ailleurs placé sous le projecteur dans l’un des segments les plus intéressants du spectacle.

Ce tableau consiste en une interrogation de la place du public. Allongée sur le flanc, au centre de la salle, l’une des artistes exprime ses vues sur la notion: aux questions posées pas ses compères, elle offre les réponses d’une personne qui a manifestement réfléchi au sujet, qui connaît l’actualité des débats, ce qui se dit et ce qui s’écrit sur les interactions ou à tout le moins sur la coexistence du public et de la performance. Nécessaires au spectacle, les spectateurs et spectatrices tiennent pourtant un rôle imprécis: quel est le courage du public qui n’a qu’une vague idée de la performance à venir? En acceptant de faire face à l’inconnu, fait-il preuve de courage? Se compromet-il? Que crée-t-il? Entourant le corps de celle qui répond et problématise la question du public dans les arts et dans la performance, les autres la tapotent, la massent, la flattent. C’est là un moment fort de la soirée : face à ces corps affairés à prodiguer des soins, occupés, dirait-on, à autre chose, le spectateur se fait parler de sa propre présence. C’est dire que les artistes de La 2e porte à gauche investiguent en toute transparence. La performance reste certes une représentation, mais elle parle de ce qui, au moment où elle se fait, lui permet d’exister. Ainsi l’honnêteté de la démarche s’inscrit en dehors de ce qui est tenu pour acquis dans la plupart des arts de la scène. Une forme de reconnaissance qui frappe lorsqu’on ne s’y attend pas, en quelque sorte.

Crédit photo: Manoushka Larouche

Au-delà de la force des interventions par la parole, les segments chorégraphiques se déploient dans une hésitation et un tâtonnement qui déséquilibrent la suite de tableaux. L’incertitude et l’errance valent certes d’être explorées, mais en contraste avec ce que la parole parvient à créer dans d’autres tableaux, les chorégraphies semblent amoindrir la force de l’«être ensemble» plutôt que de l’approfondir. À titre d’exemple, le spectacle s’ouvre sur un segment annoncé au micro : «Sculptural Co-Pleasure». Des cinq artistes, deux se détachent et se mettent en mouvement pour une première « forme », premier duo dansé. Le feuillet qu’on nous remet dès l’entrée laisse entendre qu’il s’agit d’un travail collaboratif pour trouver différentes manières «d’entrer en contact et d’arriver à une forme stable.» [traduction libre] Les danseuses en mouvement se rencontrent en des postures incongrues qu’elles tiennent un temps, comme pour dresser l’inventaire des possibilités. Le manque d’assurance empêche toutefois d’adhérer à la proposition. Non pas à cause d’une maladresse technique – sur ce plan, les chorégraphies n’exigent pas de virtuosité –, mais plutôt parce qu’elles semblent répéter machinalement des gestes appris, les danseuses ne semblent pas «entrer en contact». Si le spectacle réussit à atteindre son objet, se penchant sur l’«étrange rituel d’être ensemble», selon le prospectus, il reste pourtant difficile de voir comment les parties chorégraphiées approfondissent la réflexion ou lancent des pistes.

Le travail processuel initié par Katya Montaignac explore à tout le moins le motif de la rupture: la parole passe de l’une à l’autre et l’on ne s’écoute pas toujours, le dialogue (en y a-t-il un?) est brisé, avance peu ou à bâtons rompus. À deux reprises, les performeuses sont assises dans la salle. Une baguette rose fait office de sceptre et est saisie à tour de rôle par chaque performeuse. Le tableau s’intitule «Check-in»: il s’agit d’énoncer une vérité sur soi, de lever l’ambiguité de son identité, une intervention à la fois. Sous l’impératif de se raconter, on se confie, jusqu’à ce que le décompte (bien respecté par une gardienne du temps) soit terminé: chacune dispose d’un temps limité, de sorte que chaque intervention est interrompue par la sonnerie du temps écoulé. On n’arrive jamais au bout de sa pensée. On ne poursuit pas la réflexion de l’autre. On se raconte, sans interaction, s’exposant à autrui. Ce segment crée de l’étrangeté : au contraire des chorégraphies qui se déploient dans l’hésitation et sans assurance, les tableaux où la parole intervient font surgir une hésitation propre à toutes les relations humaines: de la parole émerge les limites de ce qu’on peut dire, et l’hésitation qui nous retient. Entre la danse et la parole, la démarche reste somme toute inégale.

En somme, on s’attable au banquet sans craindre les débats et les échanges. En guise de clin d’œil à l’œuvre de Platon, à la rencontre qui donne nécessairement lieu au dialogue, les créatrices d’ATTABLER ont choisi d’illustrer la performance par le portrait du philosophe. À l’instar du Banquet, la performance rassemble, invite à la participation. Elle jette les bases d’une réflexion collective en substituant aux thèmes typiquement platoniciens les questions sur «l’être ensemble» et sur l’expérience même de la rencontre. En dépit d’un cheminement inégal entre les mots et la chorégraphie, les créatrices de La 2e porte à gauche convient à une réflexion qui nous dépasse, où les avenues inexplorées restent des lieux de découverte.

ATTABLER, une création de La 2e porte à gauche, était présentée à l’Agora de la danse du 5 au 8 décembre 2018.

Article par Élisabeth Chevalier.

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