Le Seigneur de Saint-Rock. Territoire de l’imaginaire fantasy

«Un bail pour les unir tous dans la splendeur du nouveau Saint-Rock» (LSdSR, 4e de couverture) Tant en bande dessinée…
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«Un bail pour les unir tous dans la splendeur du nouveau Saint-Rock»

(LSdSR, 4e de couverture)

Tant en bande dessinée qu’au cinéma, une véritable volonté de produire des œuvres de genre de qualité est visible au cours des dernières années. Par exemple, le post-apocalyptique québécois contemporain revisite le genre à travers des figures significatives comme l’automate, le zombie, la ville enneigée. Par contre, en culture populaire, lorsqu’on se tourne vers le passé, l’héritage de Tolkien se présente comme incontournable. C’est sur ce classique que se fonde la trame narrative de la bande dessinée Le Seigneur de Saint-Rock de la dessinatrice ValMo et du scénariste Francis Desharnais, publiée aux éditions Front Froid, qui se spécialisent dans la BD de genre, en mars 2017.

Généralement, la couverture d’une bonne bande dessinée présente plusieurs éléments narratifs significatifs. Le titre indique d’emblée l’intertextualité vis-à-vis du , écrit par Tolkien et paru en 1954-55. La bande dessinée illustre l’héritage essentiel de l’œuvre dans la culture geek, notamment à travers la fantasy, les jeux de rôle et les jeux vidéo. Le titre éclaire également sur le lieu de l’intrigue, soit le quartier Saint-Roch de la ville de Québec. Dans la mesure où la grande majorité des bandes dessinées québécoises se déroulent à Montréal[i], ce choix est judicieux. Le changement de Roch par Rock témoigne du ton décontracté et légèrement irrévérencieux de l’œuvre. Le récit raconte le combat d’un groupe de cinq jeunes adultes contre le terrible capitaliste Saumon qui désire s’approprier le quartier. La couverture présente également l’expressif et magnifique style visuel de la dessinatrice qu’on retrouve dans l’album. On y voit les cinq personnages volontairement typés, comme peuvent l’être traditionnellement les personnages appartenant à des classes dans les jeux de rôle ou les jeux vidéo. Menaçante, l’immense forme sombre et informe de Saumon domine les cinq protagonistes, le quartier et les nuages.

Page couverture Source: Site web «monsaintroch»

Dans cette œuvre, un bail vient remplacer l’anneau unique. Il s’agit toutefois toujours de raconter l’histoire d’une lutte pour l’autonomie d’un territoire (dans LSdA, la Terre du Milieu; dans cette BD, le quartier Saint-Rock). Avec la potentielle désappropriation du territoire vient un imaginaire de la fin avec l’homogénéisation de la diversité de la population. Il s’agit de la volonté d’aplanir toutes les extravagances qui caractérisent les peuples-communautés habitant le quartier: «les elfes et leur mode de vie nonchalant», «les trolls, êtres de violence gratuite», «les humains et leur agaçante procrastination» (LSdSR, 4e de couverture). Lorsque se confrontent les troupes de Saumon, de petits actionnaires et les différents citoyens du quartier, les premiers sont entièrement formés d’un seul peuple-communauté avec une multitude d’individus identiques. Ainsi, la bande dessinée propose une lecture contemporaine de l’œuvre de Tolkien et présente les conséquences de l’indifférence civique envers la prétendue marche inévitable du progrès et l’absence d’un esprit de communauté suffisamment puissant pour s’unir et résister.

Saumon, les petits actionnaires et les habitants du quartier
Source: LSdSR, p. 108

 

Si l’enjeu narratif se fonde sur l’œuvre de Tolkien, les personnages sont aussi influencés par l’univers de la fantasy à travers le jeu de rôle/grandeur nature, qui illumine leur quotidien. On retrouve en effet des éléments empruntant aux deux activités: costumes, combats réels, feuilles de personnages, etc. La revue pornographique dont tente de s’emparer un jeune adolescent rappelle la cassette porno du 13e épisode de la sixième saison de South Park, «The Return of the Fellowship of the Ring to the Two Towers» (2002). Ces deux objets interdits (aux jeunes gens) évoquent l’anneau de pouvoir. De nombreux autres clins d’œil sont faits à d’autres œuvres de la culture populaire. Lorsqu’on présente le backstory des trois actionnaires principaux, on pense à la série vidéoludique Sly (2002-13) au moment où est présentée l’histoire de chaque redoutable criminel. Les actionnaires représentent différents maux contemporains: l’attitude douchebag et le capitalisme sauvage pour Gravlax, la complète superficialité et la société du spectacle pour Soprema et l’attitude playboy et l’industrie pornographique pour Léon Cardamone. Une fois les trois adversaires neutralisés, les actions apparaissent magiquement, de manière analogue aux exmaléfiques qui se transforment en pièces de monnaie dans la bande dessinée Scott Pilgrim (2004-10). Plus le récit avance, plus le lecteur ressent la distanciation que provoque la présence bien visible des stéréotypes. Par exemple, à la fin du récit, un personnage révèle sa filiation à la manière du cinquième épisode de Star Wars (1980). Saumon s’enfuit également à l’intérieur de son immense vaisseau-dragon en assurant que sa «vengeance sera terrible» (LSdSR, p.121-22), les autres personnages déclarant la réplique «tellement cliché[e]» (LSdSR, p.122).

Le backstory de Soprema
Source : Site web «BDGest»

La portée de l’œuvre ne réside en effet pas dans sa trame narrative[ii]. On ne doute à aucun moment de l’heureuse résolution du conflit. L’absence de réelle tension narrative n’entrave cependant jamais le plaisir de lecture. Comme dans un album d’Astérix, on aime voir comment les personnages vont résoudre leurs problèmes en fonction de leurs propres caractéristiques. Et, à la fin de leur aventure, les héros victorieux ont droit au traditionnel festin où la communauté, réunie, célèbre gaiement. La mise en page, cependant, est bien moins classique: l’absence de cadres aux cases assure une plus grande fluidité, s’adaptant aux gestes et aux réactions des protagonistes et à leurs péripéties. De fait, grâce au rythme des cases, le lecteur est contaminé par l’enthousiasme entourant la communauté geek. La présence de nombreuses splash page[iii] renforcent l’intensité dramatique, voire l’imaginaire de la fin. La tour de Saumon est d’ailleurs montrée à plusieurs reprises. Plusieurs planches sans dialogues viennent également insister sur le passage du temps et les espaces, tant réels qu’imaginaires, qu’habitent les personnages. L’humour omniprésent ne vient jamais réduire la passion de ces espaces que les personnages ont su investir d’une signification particulière et à l’intérieur desquels s’articule leur communauté.

Val Mo, Francis Desharnais, Le seigneur de Saint-Rock, Montréal, Front froid, 2017, 127 p.

[i] Qu’il s’agisse de l’immense parcours «Paul à Montréal» ou de l’exposition urbaine «Rues de Montréal», le 375e anniversaire de la ville de Montréal a bien montré la (sur)présence de la métropole comme principal lieu de la BD québécoise.

[ii] D’autres œuvres de Front Froid conviennent mieux aux lecteurs recherchant un récit plus étoffé: le collectif cyberpunk Réservoir (2016), dont vous pouvez lire la critique ici, ainsi que Léthéonie (2013) de Julien Paré-Sorel, qui nous plonge dans un monde onirique et énigmatique.

[iii] On appelle splash pages les planches qui ont seulement une case/illustration qui s’étend sur toute la page. Étant donné leur rareté, ces planches produisent généralement un effet de présence.

Article par André-Philippe Lapointe.

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