Qu’acceptons-nous ? Bribes de réponses chantées. Terms of Service de John Boyle-Singfield à l’OFFTA

«J’accepte» est un terme qui accompagne régulièrement nos vies en ligne. Le clic nécessaire à l’acceptation des conditions d’utilisation des…
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«J’accepte» est un terme qui accompagne régulièrement nos vies en ligne. Le clic nécessaire à l’acceptation des conditions d’utilisation des plates-formes web revient systématiquement à chaque service auquel nous souhaitons adhérer ou mettre à jour – ce qui arrive quasi-quotidiennement dans l’univers numérique. Avant ce clic il y a pourtant tout un texte que très peu de gens prennent le temps de lire avant de s’engager à respecter les conditions d’utilisation du service en question.

C’est à partir de cette problématique que l’artiste canadien John Boyle-Singfield en vient à travailler avec des extraits des conditions d’utilisation des services de Google. Puisque Google incarne le moteur de recherche le plus utilisé, en plus d’offrir une panoplie de services auxquels la plupart des internautes adhèrent lors de leurs utilisations du Net, il exemplifie très bien la présence constante des textes de conditions d’utilisation. Boyle-Singfield choisit donc d’en publier des extraits sous la forme d’une partition musicale intitulée Terms of Service et les chante dans une vidéo mise en ligne sur YouTube en 2013. Dans le cadre de l’OFFTA (OFF Festival TransAmérique), il présente à nouveau des extraits de ce texte lors d’une performance qui met en scène le chant choral de ces phrases, à partir de son «songbook».

John Boyle-Singfield. Image extraite de Terms of Service Songbook. Mélodies composées par Gentiane M.-Gagnon. Reproduite avec l'aimable autorisation de John Boyle-Singfield.
John Boyle-Singfield. Image extraite de Terms of Service Songbook. Mélodies composées par Gentiane M.-Gagnon. Reproduite avec l’aimable autorisation de John Boyle-Singfield.

Sous les éclats de rire de l’audience présente au théâtre La Licorne, les chanteuses du quatuor (formé des membres de l’Ensemble Gaïa, sous la direction de Roseline Blain) entonnent des mélodies classiques a cappella composées par Gentiane M.-Gagnon en alternant des rythmes tantôt plus gais tantôt plus dramatiques. L’association des phrases froides et ennuyeuses du texte de Google avec le chant harmonieux de la chorale ne manque effectivement pas d’humour. Tout comme la version chantée par l’artiste diffusée sur YouTube, le contraste entre la «chanson» et un texte légal produit un effet vraiment cocasse qui permet de capter l’attention des spectateurs de façon efficace.

L’artiste écrit que le but du projet Terms of Service est «d’augmenter la visibilité d’un texte important». Contrairement à la lourdeur du texte original de Google (ou même à la partition musicale précédemment publiée par l’artiste), la performance chantée et accompagnée d’une projection des phrases permet aux spectateurs d’entendre et de lire, sollicitant ainsi deux sens à la fois, de façon à mieux imprégner la mémoire. Chaque phrase demeure affichée plusieurs secondes après avoir été chantée, ce qui donne le temps aux spectateurs de la relire après l’avoir entendue. En ce sens, la performance réussit son objectif initial en gravant des bribes de ce texte dans nos souvenirs. De même, l’approche musicale vient souligner la primauté du divertissement qui se fait tenace et qui, dans le web comme ailleurs, semble être le seul moyen de capter l’attention.

John Boyle-Singfield, Performance de Terms of Service, 2013, mélodies composées par Gentiane M.-Gagnon, interprétation de l'Ensemble Gaïa sour la direction de Roseline Blain. Présentée au théâtre La Licorne, OFFTA 2015. Image reproduite avec l'aimable autorisation de John Boyle-Singfield.
John Boyle-Singfield, Performance de Terms of Service, 2013, mélodies composées par Gentiane M.-Gagnon, interprétation de l’Ensemble Gaïa sous la direction de Roseline Blain. Présentée au théâtre La Licorne, OFFTA 2015. Image reproduite avec l’aimable autorisation de John Boyle-Singfield.
Crédits photo: Laurena Mayuifula

Au cours de la performance, l’impression que le sens des affirmations contractuelles puisse être particulièrement difficile à cerner persiste cependant, comme lorsqu’on entend et lit: «Additional terms will be available with the relevant Services, and those additional terms become part of your agreement with us if you use those Services.» Même en passant d’un texte aride à un chant entrainant, les phrases demeurent donc rébarbatives et donnent plus ou moins envie d’aller lire l’entièreté. On souhaite bien sûr qu’une telle performance encourage les spectateurs à aller lire, du moins en partie, le texte des conditions d’utilisation de Google auquel tous, ou presque, ont, de toutes façons, déjà accepté de se complaire.

En exposant la problématique de ce «passage obligé» dans l’utilisation des «services» en ligne, Terms of Service permet de mettre de l’avant l’aveuglement – parfois volontaire – avec lequel nous naviguons dans le web. Le travail de Boyle-Singfield montre ainsi la nécessité d’éduquer le public sur la façon dont fonctionne l’univers numérique. La massification des usages du web au début des années 2000, puis son déploiement sur les appareils mobiles quelques années plus tard, rendent accessibles une panoplie de services «gratuits» à des utilisateurs qui ne possèdent pas ou très peu de connaissances sur le fonctionnement du web. Même les internautes plus informés choisissent souvent d’ignorer certains détails, comme lorsqu’ils acceptent les conditions d’utilisations sans les lire, ne serait-ce que par souci d’économie de temps 1. Cette nécessité d’éducation vient rejoindre les propos de plusieurs auteurs qui se préoccupent des effets du numérique sur la société, comme Milad Doueihi dans son ouvrage La grande conversion numérique (2008). Il y explique que la «fracture numérique» n’existe pas seulement entre connectés et non-connectés, mais qu’il se dessine également un important clivage entre ceux qui ont une «compétence numérique» et ceux qui ne l’ont pas. La problématique des textes de conditions d’utilisation que soulève la performance de Boyle-Singfield fait écho à ce besoin de propagation d’un «savoir-lire numérique» que présente Doueihi dans sa réflexion.

La mise de l’avant de ce texte permet donc de faire prendre conscience aux spectateurs de l’importance du geste d’acceptation qui nous lie de façon légale lors de l’utilisation des services. Les conditions d’utilisation ont un pouvoir que Google exprime très clairement: «These terms control the relationship between Google and you 2». La performance débute d’ailleurs en nommant l’entité légale – l’entreprise Google et l’adresse de son bureau –, ce qui nous rappelle qu’il s’agit d’une compagnie qui nous offre un service, si gratuit puisse-t-il sembler, dans le but de prospérer économiquement. Ces conditions d’utilisation servent à la fois à prévenir le «piratage», à déresponsabiliser la compagnie face aux utilisateurs et à leurs attentes, en plus de rendre légale les procédures de collectes de données par défaut puisque nous l’acceptons librement.

Terms of Service soulève donc indirectement, mais de façon tout de même très claire, la question de la surveillance numérique. Dans un système où les données personnelles peuvent rapporter beaucoup plus qu’un montant mensuel perçu pour un abonnement, nous nous devons de repenser la notion de gratuité des services offerts aux internautes. Le web semble en effet de moins en moins conforme à l’espoir utopique d’un espace à la fois libre et gratuit, même si plusieurs plates-formes continuent d’entretenir cette image. Il convient donc de s’interroger sur les effets réels d’une acceptation aveugle des conditions d’utilisation, c’est-à-dire d’un usage docile, voire passif, des différents services qui nous sont offerts en ligne.

1. Dans le documentaire Terms and Conditions May Apply (2013), le nombre d’heures évalué pour la lecture de toutes les conditions d’utilisations des services généralement utilisés est de 180 heures par année.

2. Pour lire les conditions d’utilisation de Google, c’est ici.

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La performance Terms of Service de John Boyle-Singfield était présentée le 1er et 2 juin 2015 dans le cadre de l’OFFTA, au théâtre La Licorne en programme double avec l’œuvre théâtrale SIRI créée par la compagnie La messe basse.

Article par Christelle Proulx – Après un baccalauréat à l’Université Concordia et une maîtrise à l’Université de Montréal en histoire de l’art, Christelle y poursuit également son doctorat, suite à un temps d’arrêt pris pour devenir la maman de Barthélémy. Ses recherches portent sur des œuvres et des images qui permettent de poser une réflexion critique et politique sur le web et ses impacts sur la société.

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