De l’inquiétude du désengagement. Un futur incertain de Guillaume Adjutor Provost

Malgré toute l’énergie générée par les évènements du printemps 2012 et les nombreuses initiatives citoyennes qui se sont nourries de…
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Malgré toute l’énergie générée par les évènements du printemps 2012 et les nombreuses initiatives citoyennes qui se sont nourries de celle-ci, difficile aujourd’hui de ne pas remarquer, par contraste, le manque de souffle qui semble affecter l’engagement social au Québec depuis. Comme si entretenir la flamme de cette mobilisation, et ce, même dans le milieu de l’art actuel pourtant déjà assez mobilisé, nécessitait une attention de tous les instants. Avec l’exposition Un futur incertain, un projet installatif qui prend place ces jours-ci à la Galerie Les Territoires, l’artiste transdisciplinaire Guillaume Adjutor Provost interroge le devenir de cet engagement en s’inspirant de la revue Mainmise, almanach de la contre-culture d’ici parue au cours de la décennie 1970.

Crédits photographiques : Anne-Marie Guérineau
Crédits photographiques: Anne-Marie Guérineau

Dans le cadre de ses recherches doctorales, qu’il poursuit présentement à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, Adjutor Provost s’intéresse aux stratégies commissariales comme modes de création – Un futur incertain, sa première exposition solo à Montréal, peut d’ailleurs être comprise comme telle. Pour ce projet, l’artiste a sélectionné puis numérisé des photographies prises par Anne-Marie Guérineau (la photographe éditoriale de Mainmise), qui documentent les réunions du comité de rédaction de la revue, entre octobre 1977 et mars 1978, c’est-à-dire pendant les derniers mois précédant sa dissolution. Les photographies, des portraits en noir et blanc, sont simplement épinglées aux murs de la salle, au centre de laquelle se déploie une installation composée d’éléments divers, dont un lit, sur lequel traînent les numéros 72 et 78 de la revue, un sac plastique contenant des bouteilles de bière Labatt 50 («de fabrication syndicale», nous indique la notice), des champignons séchés et cadenassés entre eux, ainsi qu’une courge d’où s’échappent en fontaine des pièces de 1 cent. Composée de ces éléments hétérogènes – photographies empruntées, objets usinés, légumes travestis, etc. –, l’œuvre d’Adjutor Provost se révèle tout aussi conceptuelle que matérielle. Surtout, elle s’apprivoise posément, à la manière d’un jeu de piste ouvert où le visiteur sensible – mais peut-être seulement lui ? –  pourra percevoir l’informulé.

Détail de l'exposition Un futur incertain de Guillaume Adjutor Provost à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques : Vincent Lafrance
Détail de l’exposition Un futur incertain de Guillaume Adjutor Provost à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques: Vincent Lafrance

Est-ce un hasard si les photographies choisies présentent entre elles une rime formelle qui résonne avec le titre de la revue, Mainmise, pris au sens littéral? Dans chacune des images une main est mise – posée sur le front, la bouche ou sous le menton. Cette main figure une tension intellectuelle, celle de la réflexion où les collaborateurs sont absorbés durant leurs réunions, celle de l’angoisse existentielle d’une génération qui cherche les outils de sa libération. En entrant dans la salle, le visiteur pourra s’imaginer visiter le local, déserté, ayant servi aux réunions éditoriales, il pourra même ressentir l’envie de se coucher sur le lit pour feuilleter les exemplaires de la revue et s’imprégner de son esprit libertaire. Mais sitôt installée, cette trame narrative est bientôt interrompue, redirigée vers des interrogations plus sombres, par le titre donné à l’exposition. Un futur incertain, qui sonne un peu comme un avertissement de l’artiste, annonce la dissolution de Mainmise – causée par le manque de fonds et de collaborateurs.

Détail de l'exposition Un futur incertain de Guillaume Adjutor Provost à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques: Vincent Lafrance
Détail de l’exposition Un futur incertain de Guillaume Adjutor Provost à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques: Vincent Lafrance

Déjà, le choix de la revue n° 72 (intitulé Tout seul en ville) n’est pas innocent, puisqu’il marque un tournant éditorial, alors que Mainmise devient Mainmise-rézo. Cet ajout du «rézo» (réseau) au libellé renvoie bien sûr à l’idée du village global; il  signale toute l’importance du projet d’une société décentralisée et présente la revue comme un espace de diffusion des initiatives communautaires, coopératives, etc. Trainant aussi sur le lit, le n° 78 – dont le dossier Un goût d’extase porte sur le renouvellement des mœurs sexuelles à la lumière du rapport Hite – sera quant à lui le tout dernier à paraître. Dans son éditorial toutefois, la rédaction annonce qu’elle prend une pause pour les vacances d’été et reviendra de nouveau en septembre prochain avec davantage de force…

Bien sûr, le visiteur de l’exposition n’en sait pas nécessairement très long sur l’histoire de la revue Mainmise et la place de celle-ci sur la scène des médias alternatifs de l’époque. Aussi, puisque l’analyse comparative est un exercice qui se révèle souvent salutaire aux œuvres qui semblent a priori plus hermétiques, le voisinage dans la galerie Les Territoires de l’exposition de Guillaume Adjutor Provost avec celle de son collègue Vincent Lafrance offre aux visiteurs l’occasion d’une mise en relation éclairante.

Détail de l'exposition Art Système de Vincent Lafrance à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques: Guy L'Heureux
Détail de l’exposition Art Système de Vincent Lafrance à la Galerie Les Territoires, 2014. Crédits photographiques: Guy L’Heureux

Intitulée Art Système, l’exposition de Lafrance explore quant à elle les possibilités d’un magazine fictif dédié au réseau de l’art actuel au Québec. Empruntant la mise en page criarde et le penchant pour les formulations exubérantes des revues à potins, l’artiste invente les couvertures d’une trentaine de numéros qui annoncent un contenu pour le moins croustillant, interviews de «stars de l’art» incluses… Tout le monde y passe: les directeurs des grands musées nationaux, les centres d’artistes autogérés, des galeristes, des critiques et des historiens connus, de même que des artistes d’ici de renommée internationale et des artistes de relève. Les (fausses) citations absurdes fusent – par exemple, Lafrance fait dire à Alexandre Taillefer, le nouveau président du Conseil d’administration du Musée d’art contemporain de Montréal: «L’art contemporain doit faire Cric Crac Croc.», évoquant ainsi sur un ton sarcastique certains évènements qui ont fait l’actualité dans le milieu des arts visuels québécois et qui ont soulevé les critiques.

Passant d’une exposition à l’autre, le visiteur n’a pas d’autre choix que de constater l’écart, plutôt navrant, entre l’idéalisme utopique mais sincère qui imprégnait Mainmise et les ressemblances, de plus en plus flagrantes, entre notre milieu de l’art contemporain et un système de vedettariat fonctionnant à partir de l’économie de marché. Sans oser dire que Art Système formule une réponse aux interrogations pertinemment soulevées par Un futur incertain; leur mise en exposition contiguë amène, d’une manière tout à fait habile, la réflexion du visiteur sur les territoires éloignés, quoique corrélatifs, de l’engagement social, de la désertion militante et des dérives idéologiques qui la suivent, jamais très loin derrière.

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Un futur incertain, présenté jusqu’au 27 septembre 2014 à la galerie Les Territoires, 372 rue Sainte-Catherine Ouest, 5e étage, porte 527.

Article par Gabrielle Desgagné-Duclos. Le chemin qui l’a menée à l’histoire de l’art lui a d’abord fait faire un détour par la pratique de la musique et les études en lettres. Fascinée par les arts visuels, pour lesquels elle n’a d’ailleurs aucune disposition personnelle, elle préfère observer les créateurs et leurs objets, pour ainsi s’offrir en témoin de leur éloquence.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM