Voler comme les oies du Nord. Critique du roman Nirliit, de Juliana Léveillé-Trudel

Nirliit, littéralement «oie» en inuktitut, c’est le récit de cette femme qui part 2 mois par an dans le village…
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Nirliit, littéralement «oie» en inuktitut, c’est le récit de cette femme qui part 2 mois par an dans le village de Salluit, dans le Nord-du-Québec. Une contrée nordique aux conditions sociales macabres qui, malgré la présence d’une certaine joie de vivre, détruit même les plus valeureux. Son amie, Eva, inuite au cœur grand comme le monde et grand-mère à 40 ans, est disparue depuis longtemps, son corps perdu quelque part dans les flots. Juliana Léveillé-Trudel présente un monologue empli de la douloureuse beauté du Nord qui complète ce blizzard d’émotions que vivent ces peuples septentrionaux. Publié aux éditions La Peuplade en octobre 2015, Nirliit met brillamment en image ce que nous, Qallunaat, blancs du Sud, ne pouvons voir qu’à travers nos yeux innocents de blanchons.

Ferdinand Hodler. Neige sur l'Engadine, 1907
Ferdinand Hodler. Neige sur l’Engadine, 1907

La course d’Eva s’est terminée dans le fjord, son âme et son enveloppe charnelle se fondant dans les glaciers, sans laisser de trace. Pas de corps, pas de cérémonie. C’est cet événement qui cause une douleur infinie et une incompréhension chez cette étrangère au nom jamais évoqué. Une relation amour-haine pour ce village défile au long de ces courtes pages remplies de comparaisons métaphoriques élaborées. L’amour que la narratrice ressent pour ce peuple délaissé surplombe cette haine refoulée envers ce monde qui est le sien, laissant tomber ceux qui étaient sur ces terres bien avant eux au profit de l’argent ou des ressources.

Ce sont aussi des histoires d’amour et de haine, de jalousie et d’incompréhension, des femmes autochtones qui aiment trop les hommes blancs, se retrouvant ensorcelées par ces perspectives de richesse et de prospérité dans leurs contrées de rêves. Maata, Mary, toutes éprises de cet exotisme des hommes du Sud qui les laisseront bien souvent prises au dépourvu dans ce monde enneigé, chaotique, avec une progéniture semée entre leurs reins en cours de route. Elles finissent par avoir ces enfants, qui seront peut-être abandonnés, battus, maltraités ou s’en sortiront, qui sait? Au final, ce n’est pas si grave, puisqu’après tout, les enfants appartiennent à tout le village, comme le mentionne si souvent l’auteure.

Une marée de virgules noie le texte, ne teintant toutefois pas le roman d’une lourdeur visuelle ou syntaxique malgré un thème parfois pesant sur l’âme. Une culpabilité insidieuse embaume le lecteur qui s’identifie seulement par ses origines à ceux que l’on appelle les Qallunaat, les blancs. Alors que les blancs ont un emploi dans le village, la plupart des habitants autochtones ont une vie entièrement financée par le gouvernement, cela étant la cause de leur oisiveté selon la narratrice. Elle cite d’ailleurs au passage Félix Leclerc avec son fameux vers disant que «la meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire».(p.44)

Ferdinand Hodler. Lake Thun, 1884
Ferdinand Hodler. Lake Thun, 1884

Justement, sans parler directement de politique, le roman évoque une critique, un plaidoyer pour ce peuple qui a été floué par les politiques gouvernementales. Léveillé-Trudel explique en détails le contexte historique et les changements politiques ou sociaux ayant mené jusqu’à l’établissement de ces difficiles conditions de vie. L’auteure tente d’informer ceux qui n’ont que des préjugés mal placés, comme «la grosse Charline»(p.44), qui ne trouve pas les Inuits très beaux.

La nature reste un élément prépondérant de ce roman aux descriptions interminablement ravissantes, évoquant une pureté charnelle encore conservée dans cette terre aux âmes rongées par la lassitude. Sans nécessairement créer un lien comparatif ou métaphorique, les nombreux éléments présents au fil des descriptions aident le lecteur à saisir d’autant plus l’atmosphère paradoxale dans laquelle ce peuple repose. Des aurores boréales à couper le souffle, un fjord glacé sans impuretés, des oies blanches s’envolant vers le sud et la beauté des nuits sans noirceur, c’est un panthéon d’images que crée Léveille-Trudel avec une habileté déconcertante qui détonne avec l’ambiance chaotique du village.

«Des fois on se sent biens et protégés parce qu’on est seuls et tranquilles au bord d’un fjord magnifique, […] parce qu’en grimpant en haut de n’importe laquelle des montagnes autour on peut embrasser tout le village d’un seul regard, faire mentalement le chemin du fond de la baie au détroit, voir le ciel qui s’éclate en mille couleurs quand le soleil commence à descendre derrière les falaises. Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l’admirer.»(p.44)

Le pourquoi de ces nombreuses descriptions représente un certain hommage envers la culture de ce peuple jadis animiste, qui a aujourd’hui été converti. Vivant auparavant grâce à l’aide de la Terre Mère, on sent un désir chez l’auteure de rappeler à tous que c’est ce qui rendait les autochtones si spéciaux : ce respect, ce lien inhérent et constant avec le monde, sa faune et sa flore, leur servant d’abri, d’aide et de moyen de transport. Évoquant les purges des chiens trop nombreux, les quatre-roues qui ont remplacé ceux-ci, elle montre cette évolution engendrée non pas par leurs propres révolutions sociales, mais par l’influence des blancs et à leurs valeurs brutales.

Pleurant ce peuple autrefois fier et fort, le personnage principal veut rafraîchir la mémoire de ceux qui n’ont en tête que des épaves imbibées d’alcool ou des batteurs de femmes lorsqu’ils pensent aux habitants du grand Nord. C’est avec un style lyrique, teinté d’agressivité face à cette situation choquante, que Léveillé-Trudel rappelle le patrimoine autochtone qui sert maintenant quotidiennement de carte de visite aux Canadiens. Ressassant les nombreux mots pris dans le lexique autochtone (que ce soit Kayak, Québec ou autres), elle tente, tant bien que mal, de faire comprendre à tous que cette culture prédominait sur le territoire. Maintenant, tout est compromis par l’égoïsme patibulaire d’un gouvernement qui ne tient pas à conserver l’intégrité de ceux qui ont bâti l’histoire de cette contrée.

«Dans les années 1950, le gouvernement fédéral a procédé à l’abattage massif des chiens de traîneau pour forcer les Inuits à se sédentariser. Cinquante ans plus tard, il leur a remis des millions pour s’excuser, c’est la façon de faire, on fout le bordel et on rachète tout avec de l’argent, mais merci mon Dieu, ils ont appris la leçon ces foutus nomades, ils les abattent massivement eux-mêmes leurs chiens maintenant.»(p.56)

Un profond malaise est constamment mis de l’avant par la narratrice. «Je me sens coupable de mon pays riche, de ma famille unie, de mon éducation, j’ai besoin d’éteindre des feux et de sauver des enfants, j’ai besoin de faire quelque chose dans ce monde pourri[…]», exprime-t-elle. Le lecteur saisit immanquablement cette culpabilité de ne pouvoir offrir son idéalisme, ses conditions de vie, cette capacité à changer de paysage quelques fois par an comme elle le fait. C’est une analyse fine qui est suggérée sous un roman émotif et attachant, où on saisit pleinement le paradoxe décrit par le personnage ; une contrée qu’elle trouve si belle, mais qui ressemble au tiers-monde. Une forme d’analyse sociale naît de cette poésie nordique, filée par les mots de Juliana Léveille-Trudel, portant un regard très juste sur ce peuple qui, contrairement à elle, n’a pas la liberté de voler comme les oies blanches.

Ferdinand Hodler - Stockhornkette (1913)
Ferdinand Hodler. Stockhornkette en hiver, 1913

Une histoire d’horreur éclairante, d’où jaillissent des explosions d’amour et de compréhension, Niirlit raconte les ratés face à l’amertume et au désespoir vécus dans cette communauté aux ailes brisées par leur supposés rédempteurs.

Article par Luca Max.

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