Fulgurance familiale – La délivrance au Théâtre d’Aujourd’hui

Sylvie Drapeau, éclatante de vérité, déambule dans ce corridor de verre où elle n'a nul endroit pour se cacher : le public, de part et d'autre de la scène, écoute attentivement le récit de cette femme qui est investie du devoir de ramener son frère auprès de leur mère mourante. Sa seule arme : son histoire à elle, qu'elle livre à ce frère cadet sans compromis et sans pudeur, pour lui faire réviser sa vision de ce qui constitue le cœur d'une famille. Sylvie Drapeau incarne à elle seule la dizaine de personnages de cette œuvre, signalant les changements par de simples modulations de la voix et par un subtil changement d'attitude corporelle.
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Sylvie Drapeau, éclatante de vérité, déambule dans ce corridor de verre où elle n’a nul endroit pour se cacher : le public, de part et d’autre de la scène, écoute attentivement le récit de cette femme qui est investie du devoir de ramener son frère auprès de leur mère mourante. Sa seule arme : son histoire à elle, qu’elle livre à ce frère cadet sans compromis et sans pudeur, pour lui faire réviser sa vision de ce qui constitue le cœur d’une famille. Sylvie Drapeau incarne à elle seule la dizaine de personnages de cette œuvre, signalant les changements par de simples modulations de la voix et par un subtil changement d’attitude corporelle. Ses mains se joignent et le haut de son corps s’incline doucement sur le côté tandis qu’elle incarne le vieux prêtre Antonio à la voix posée, après quoi sa voix s’éraille pour faire parler cette dame qui semble sur le point de rendre son dernier souffle. Ce travail presque schizophrénique qui s’étale sur près de soixante-quinze minutes est presque sans faille. Les gestes sont précis et l’univers symbolique qu’elle crée par ses mouvements ne fait qu’enrichir le texte bien ficelé de Jennifer Tremblay. Patrice Dubois assure la mise en scène de La délivrance,présenté du 20 septembre au 15 octobre 2016 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. La création de ce spectacle marque la fin de la trilogie de récits théâtraux de Tremblay, axée autour de cette femme anonyme et de questionnements portant sur la maternité, qui comporte également les pièces La liste (créée en 2010) et Le carrousel (créée en 2014).

Crédit photographique: Valérie Remise
Crédit photographique: Valérie Remise

Comment dire à une mère «ton fils ne veut pas te voir»?[1]

 

Un frisson parcourt l’assemblée. La vérité est là, toute nue : comment dire à une mère que son fils ne veut pas la voir? Comment dire à une mère que son fils, le centre de son univers, refuse de venir à son chevet alors qu’elle est mourante? Y a-t-il une réelle délivrance au bout de ce chemin? Le terme « délivrance » peut librement référer à la libération, à l’acquisition de connaissance, au pardon chrétien des péchés ou à l’acte final de l’accouchement, soit l’expulsion du placenta. Ici, on se retrouve face aux quatre. La fille, la mère et le fils sont tous ciblés par cette délivrance : la première exprime enfin toute la violence qu’elle a vécue, violence qui la confronte au brouillard de mensonges qui couvre la vue de son frère. La mourante souhaite voir revenir son fils, qu’elle n’a su garder auprès d’elle. Les fautes de tous sont étalées au grand jour, pour qu’en jaillisse une lumière.

Au bout de la scène rectangulaire, une sculpture du Christ en croix sert d’interlocuteur silencieux à cette action : le personnage l’invective, blasphémant contre celui-ci, lui reprochant son inutilité et son appartenance à la « lignée des hommes ». Le texte met en jeu une histoire féminine contre l’ordre du monde des hommes. Revendiquant sa propre histoire, la protagoniste déconstruit celle de son beau-père, histoire masculine et fondée sur une violence égoïste qui parfois donne l’impression d’assimiler l’homme moderne à un homme des cavernes territorial et possessif. La critique prend ici la dimension de l’Histoire, faisant dialoguer ce récit d’une naissance avec toute une mythologie androcentrique. Zeus porte ici une chemise :

Rémy marche droit vers le berceau.

Il te prend dans ses bras.

Il dit voici mon fils.

Il insiste.

MON fils.

Il ne voit pas qu’une femme a porté cet enfant.

L’a mis au monde au risque de sa vie.

Que cet enfant n’a pas surgi de sa main.

Il ne voit pas que cet enfant a des sœurs.

Il ne dit pas merci.

Il ne dit pas embrassez-le.

Il te garde pour lui.

Cet enfant est le sien.

Il l’a tiré de sa cuisse.[2]

 

Toute en douceur et en sensibilité, la performance exceptionnelle de Sylvie Drapeau donne à voir l’ensemble des fissures qui se sont créées dans l’existence de la protagoniste. Le spectacle évite heureusement de tomber dans l’apitoiement ou le larmoiement. La parole est puissamment dirigée par la fureur tranquille de la comédienne, gardant le public attentif au moindre mouvement. Cela permet entre autres d’apprécier les grandes subtilités du jeu de l’actrice (qui parvient, notons-le, à rendre intéressant chaque moment, même si elle se trouve fréquemment de dos à une partie du public). C’est aussi ce qui rend certains mouvements trop amples, très violents. On pense entre autres à sa conversation avec l’effigie de Jésus, où sa gestuelle demeure très simple et minimale… Jusqu’à ce qu’elle écarte les bras en croix avec violence, geste trop explicite par rapport à la relative douceur des images précédentes. Bien sûr, il ne s’agit que d’un moment ; rapidement, on retrouve l’ambiance à tension sous-cutanée qui domine l’œuvre.

L’enfant mort ou parti ou perdu se tient au milieu de la famille.

Il prend toute la place.

Il prend la place de ceux qui sont restés.

Si tu ne viens pas au chevet de maman ce sera comme si elle mourait seule.

Elle ne dire pas je meurs en tenant les mains de mes filles.

Elle dira.

Elle dira je meurs sans mon fils.

Et ce sera comme si nous n’existions pas. [3]

Crédit photographique: Valérie Remise
Crédit photographique: Valérie Remise

À nouveau, la poésie quotidienne de Jennifer Tremblay frappe.

Elle dit en toute simplicité ces petites fissures qui rongent le quotidien.

Cette inexistence.

Ce vide.

Impossible de ne pas reconnaître ces moments où on disparaît.

Où, l’espace d’un instant, il n’y a plus de reflets dans le miroir.

Malgré toute notre envie d’être au monde.

——

La pièce La délivrance avait lieu du 20 septembre au 15 octobre 2016 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

 

[1]  TREMBLAY, Jennifer (2014). La délivrance, les Éditions de la Bagnole, coll. Parking, Montréal.

[2]  Idem

[3] Idem

Article par Pierre-Olivier Gaumond.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM