«En tout cas, un film québécois drôle ousque le monde est pas en dépression…»
«…Les critiques vont haïr ça en tabarnaque!»
—Paul Bougon (Rémy Girard) et Dolorès Bougon (Hélène Bourgeois-Leclerc) dans la bande-annonce de Votez Bougon.
Comme vous le voyez, mes mains sont liées! Mais Votez Bougon étant symptomatique d’un problème plus large, il me faut continuer, au risque de passer pour un critique grincheux (pléonasme?).
Il fallait s’y attendre, on n’avait pas fini d’entendre parler des Bougon. Après le succès monstre de la série télévisée créée par François Avard (plus de deux millions de téléspectateurs, rappelons-le), diffusée il y douze ans déjà (de 2004 à 2006), on ne pouvait que s’attendre à une adaptation au cinéma. C’est maintenant chose faite, avec Votez Bougon, scénarisé par Avard (assisté de Louis Morissette et Jean-François Mercier). Le film a envahi les écrans le 16 décembre dernier à la suite d’une campagne promotionnelle bien rodée (à grand renfort de placement publicitaire pour la bière Mont-Royal), incluant l’obligatoire passage à Tout le monde en parle (pourtant parodié dans le film) et la très vendeuse controverse entourant la bande-annonce censurée.
Votez Bougon (réalisé par Jean-François Pouliot, à qui ont doit La Grande Séduction et Les 3 p’tits cochons 2, sorti plus tôt cette année) nous réunit avec la famille Bougon là où on les avait laissés : le patriarche Paul Bougon (Rémy Girard), sa femme Rita ‘Tita’ (Louison Danis), son frère Frédéric ‘Mononque’(Claude Laroche) et ses trois enfants, Junior (Antoine Bertand), Dolorès ‘Dodo’ (Hélène Bourgeois-Leclerc) et Mao (Laurence Barrette, remplaçant Rosalee Jacques). Dans cette nouvelle aventure, papa Bougon, flairant la bonne affaire, décide de se lancer en politique avec le subtilement nommé PEN, le Parti de l’Écœurement National, parti populiste surfant sur l’indignation généralisée et le manque de confiance envers les « élites ». À se demander si Rambo Gauthier n’aurait pas eu accès à une copie avancée du film. Le PEN connaît un succès fou et inattendu, qui mettra les liens qui unissent la famille en péril.

Rendons à César ce qui appartient à César: le film arrive à point nommé, entre l’élection de Donald Trump et les déboires de nos politiciens locaux. Si Votez Bougon parvient à saisir l’air du temps avec une acuité étonnante, il a toutefois un défaut assez important : il n’est pas drôle. On me traitera de vierge offensé, de snob, d’être incapable de saisir l’humour noir, mais croyez-moi, j’ai attendu et espéré la vulgarité et l’humour noir comme un homme cherchant l’eau fraîche dans le désert. La série, qu’on l’aime ou non, avait ses moments bien mordants et comportait son lot de phrases assassines. Le rire était jaune, mais il existait. Ici, chaque gag est télégraphié et répété ad nauseam comme pour s’assurer que la provoc’ a bien pris. C’est pourquoi on a droit à une demi-douzaine de répétitions insistantes de la blague sur les boules chinoises de Dodo. Idem pour le priapisme protubérant de Mononc’, montré à l’envi. L’écriture évoque les pires sketches des derniers Bye Bye (dont Morissette, Mercier, Avard et Hélène Bourgeois-Leclerc ont été les artisans; ceci expliquant cela). On notera par ailleurs qu’en dehors de papa et maman Bougon (interprétés avec enthousiasme par Girard et Danis), la plupart des autres personnages, guère nuancés, sont relégués à de brèves apparitions en arrière-plan ne laissant pas grand place à leur développement.
En réalité, malgré les prétentions « trash » du film, on se demande qui pourrait sortir réellement offensé d’une telle expérience (le classement « Général » de la Régie du Cinéma est assez révélateur à cet effet). Le film prend d’ailleurs soin de ne taper que sur les têtes de Turc les plus évidentes (politiciens, hommes d’affaires, petits bourgeois, animateurs télé), tout en s’affairant à référer à tout ce que l’actualité québécoise a pu avoir de scandaleux dans les dernières années, avec un manque cruel d’esprit et de subtilité. Elvis Gratton passe pour du Ken Loach en comparaison. Tout y passe : les aînés en train de croupir dans les CHSLD, les policiers tirant sur les sans-abris, les talk-shows complaisants, la courte carrière politique de PKP, les médias asservis, les réseaux sociaux, sans oublier l’inévitable corruption. Autant de sujets, autant de gags tombant très souvent à plat, plus intéressés à faire référence qu’à faire rire.

Quand le film tente (très rarement) d’aborder des sujets moins consensuels et plus controversés, d’où pourrait émerger une pensée allant au-delà de l’enfonçage de porte ouverte, c’est pour s’en défiler au plus vite et retomber dans les banalités. Dans une scène très embarrassante, Junior, déguisé en mari musulman dominateur, traîne Mononque (bien évidemment affublé d’une burqa et traité de « chienne impure ») à la rencontre de musulmans, cherchant à obtenir leur vote en promettant une bonne dose de misogynie à la sauce intégriste s’il est élu. Un musulman (le caricatural « barbu ») dit qu’il aime bien ces idées, et y va d’un petit « Allahu Akbar » en prime. Survient alors, comme un pop-up publicitaire, une femme qui dit à Junior (c’est-à-dire au spectateur) : « Vous savez, tous les musulmans ne sont pas comme ça! ». « Nous ne sommes pas islamophobes, c’était un gag! » aurait été affiché à l’écran que ça n’en aurait pas été moins subtil. Pour une série construite autour de l’irrévérence et de l’humour sauvage, ce film paraît bien édenté, incapable d’assumer pleinement son humour noir et inapproprié (tout en questionnant les raisons de ce rire déplacé), comme auraient pu le faire Sacha Baron Cohen, Todd Solondz ou même le défunt Pierre Falardeau.
Il faut dire qu’en plus de ses lacunes d’humour et de subtilité, le film manque cruellement de positionnement par rapport à son sujet. Ce n’est pas un problème en soi dans une comédie, mais quand l’équipe de Votez Bougon fait de la charge politique et satyrique du film un de ses arguments promotionnels principaux, c’est assez impardonnable. C’est ici qu’on peut voir les limites de l’ironie, qui se révèle une arme à double tranchant. À force de tout tourner en dérision et à couvrir sous le second degré le moindre choix artistique, on finit par avoir un produit sans âme, dissimulant son manque de propos derrière la façade d’un humour faussement subversif. La satire de Votez Bougon dissimule l’incapacité de ses créateurs à formuler une pensée dépassant le seuil d’une critique primaire des « institutions » et de l’hypocrisie. C’est donc sans surprise qu’au moment fatidique, Votez Bougon recentre ses thématiques sur le sujet beaucoup plus consensuel de l’amour familial, laissant place à une réconciliation générale des plus banales, assortie de dialogues particulièrement mal écrits et d’une réalisation pour le moins impersonnelle. En matière de réflexion intellectuelle, Avard, Mercier et Morissette n’auront réussi qu’à remâcher les mêmes rengaines plombant la culture politique du Québec depuis des années (et qui, incidemment, ont favorisé la montée des politiciens comme Rambo), sans rien offrir en matière de solution ou de catharsis. Le long-métrage finit par tomber dans le cynisme même qu’il prétendait dénoncer. Pour un film qui se targuait dans sa campagne promotionnelle d’être drôle et pas déprimant, Votez Bougon est franchement démoralisant.

Il est quand même affligeant que le Québec, où l’industrie du rire est à ce point omniprésente, soit incapable de produire mieux en matière de comédie grand public. Les Vincent Guzzo de ce monde se plaisent à répéter que le sacro-saint « vrai monde » ne veut pas de films « plates » et « intellos »; aussi vrai que cela puisse être, croire que Votez Bougon est le mieux qu’on puisse offrir au grand public est une insulte à son intelligence et témoigne, encore une fois, du plus grand cynisme. Avant cette tragique farce, Jean-François Pouliot nous avait pourtant offert bien mieux avec La Grande Séduction, qui, sans prétendre renouveler le genre, était à la fois drôle et porteur d’un certain message social sur l’état des régions. Le film avait été un immense succès, tant public que critique. Plus récemment, Starbuck et Guibord s’en va-t-en guerre (malgré sa sortie plus que limitée) ont également prouvé qu’il était possible d’attirer le spectateur et d’obtenir un certain succès critique. Et c’est sans compter les nouveaux talents qu’on peut apercevoir dans tous les festivals de courts-métrages de la province. Des cinéastes drôles et intelligents, qui osent dépasser l’ironie facile et le cynisme, il y en a au Québec. On souhaiterait les entendre un peu plus.
Votez Bougon! est sorti en salle le 16 décembre 2016.