Deux frères se rencontrent. Ils sont différents. L’un est un artiste, l’autre un sportif. L’un se pose beaucoup de questions, l’autre, à peine; il performe mieux, dit-il. L’artiste, c’est David B. Ricard, documentariste-essayiste depuis peu, qui a pris son frère Louis comme sujet. Louis, c’est le sportif, un adepte et professionnel du skateboard.
À mi-chemin entre le film de famille et le documentaire, Surfer sur la grâce adopte une forme unique. Une œuvre brève dont le sujet semble clair. Ce serait un film sur le skateboard et sur Louis. Ce n’est pourtant pas si simple. David B. Ricard aurait peut-être préféré capter de grandes confessions de la part de son frère, c’est plutôt lui qui s’adresse à la caméra.
« Ce film est sur toi-même. Tu ne dois pas l’oublier. » Cette phrase apparaît à l’écran dès la première minute. David B. Ricard n’hésite pas non plus à s’adresser à la caméra : « Note à moi-même », annonce-t-il. Il nous confie ses interrogations, ses angoisses; son manque d’appétit forme d’ailleurs une scène étonnante (surtout par rapport à l’ensemble du documentaire). On le voit qui grignote une croustille de maïs, racontant que le mets qu’il s’est cuisiné et qu’il tente de manger lui a coupé l’appétit. Le sens paraît difficile à saisir. La scène finira par se placer comme une pièce de casse-tête dans le schéma global du film : il n’a plus faim, il sent la dépression le gagner et il met tout en doute. David B. Ricard s’est investi à ce point-là dans le film. Il y a donc quelque chose de vital dans le succès ou non de son entreprise documentaire, qui compromet jusqu’à son envie de manger.

Pour sa part, Louis ne parle ni au spectateur ni à la caméra. Il ne fait pas le documentaire pour eux. Il le fait pour son frère. Quand Louis commence à parler, il parle à David qui endosse parfois le rôle du documentariste et essaie de lui tirer les vers du nez : « C’est quoi le skate pour toi, Louis? » Et Louis de ne pas répondre. Il trouve ça drôle comme question. Il ne répond pas. Il préfère se lancer dans un tour de piste.
Nous assistons ensuite à de véritables compétitions professionnelles. Nous voyons quelques descentes. Divers intervenants expliquent la technique à adopter lors d’un slalom, d’autres évoquent leurs expériences passées ou bien ce qu’ils apprécient de ce sport. Leur part dans le documentaire demeure réduite.
Il s’agit à la fois d’un film sur le skateboard (un peu), sur David B. Ricard (un peu, telle que l’annonce la confession initiale), sur son frère Louis (beaucoup) et sur leur relation (énormément).
Malgré des approches différentes de la vie et de ses problèmes, les deux frères cherchent à atteindre le même objectif. Ils cherchent la grâce, que David a entraperçue alors qu’il filmait son frère pour une vidéo promotionnelle. Louis dévalait une pente. Rien n’était différent. Il semblait comme à son habitude en parfait contrôle. Il était calme. Chacun de ses gestes paraissait naturel. Vu par l’œil de la caméra, il s’en dégageait quelque chose de gracieux. C’est ce que David veut recréer, ce moment là précisément, si éphémère soit-il.

Si le mélange des genres ne permet pas nécessairement au documentaire d’atteindre la grâce, il permet du moins un état gracieux. Le film aurait toutefois pu gagner dans la durée, avec davantage de plans contemplatifs, ou encore plus longs. Malgré cela, il atteint son objectif.
C’est que l’alliage image-son exerce une forte fascination. Il y a d’abord les images d’archives vidéo, puis les images souples et flottantes de Léo Lecours Pelletier, le directeur de photographie, suivant Louis et parfois un autre sportif dans leur descente (ils sont entourés par la forêt boréale ou encore ils surplombent un petit village); des images de Pelletier se dégagent une aura irréelle, ne serait-ce que parce qu’il est rare de voir des skateboardeurs enveloppés par le paysage québécois plutôt que dans des régions chaudes comme l’ouest des États-Unis. Ensuite, les confessions de David à la caméra et les intertitres donnent une allure de journal intime au documentaire (« Tu aimerais trouver un pont entre Louis et toi. Quelque chose qui vous rapproche et vous lie dans vos intérêts. ») Finalement, ces images sont habitées par la musique qu’on pourrait qualifier de planante d’Erick D’Orion, musique qui fonctionne particulièrement bien sur les images d’archives et les plans de Pelletier.
C’est ainsi que deux marginalités se rencontrent. L’artiste et le sportif. L’un avec sa caméra documentaire, l’autre avec sa planche. Les deux en marge de leur univers respectif. Ils sont à la croisée des chemins. Ils vont marcher ensemble un moment. Avant de se séparer, ils signeront Surfer sur la grâce, un objet unique et fascinant, une confession vidéo, un documentaire, un portrait.
Avant tout, c’est un film humain.
Surfer sur la grâce de David B. Ricard prend l’affiche à partir du 30 juin à la Cinémathèque québécoise, à 19h00. Le film sera précédé du court-métrage Enjambées de Noémie Brassard. Ricard et Brassard seront présent lors de la projection du 30 pour répondre aux questions du public.
Article par Francis Lamarre.