Entre l’arbre et l’écorce : Boost de Darren Curtis

Deux frères pakistanais arrivent au Canada et font un pari sur lequel des deux sera « le plus canadien » au terme…
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Deux frères pakistanais arrivent au Canada et font un pari sur lequel des deux sera « le plus canadien » au terme de l’année. Douze mois plus tard, ils se retrouvent ; le premier frère, sûr de lui, avance qu’il mène ce qu’il croit être une vie parfaitement canadienne : chaque jour, il se lève à 6 h pour pelleter son entrée et reconduire son fils à l’entraînement de hockey en passant par le Tim Hortons pour un beignet à l’érable. Son frère s’approche et, en une phrase, se prouve gagnant : « Fuck you, Paki ». Dans cette blague se trouvent déclinés les thèmes principaux de Boost, deuxième long-métrage de Darren Curtis (et son premier film réalisé seul) : la fraternité, la superficialité de l’intégration, et finalement, une fraternité rompue. Un exercice de style en large partie réussi, mais qui échoue à évoquer de façon pleinement satisfaisante les idées évoquées par cette amusante mais révélatrice boutade.

Hazeem (Nabil Rajo), adolescent d’origine africaine, passe le plus clair de son temps dans les rues plutôt que sur les bancs d’école. Malgré toute sa bonne volonté, les frasques de son meilleur ami Anthony « A-Mac » (Jahmil French) finissent immanquablement par lui attirer des ennuis. Travaillant dans un lave-auto pour soutenir sa mère et son jeune frère, Hazeem fait discrètement du repérage de voitures de luxe pour les criminels locaux, dirigés par Razam (Ntare Guma Mbaho Mwin). Anthony, qui cherche à maximiser les profits et faire ses preuves, propose de faire le vol des voitures eux-mêmes. Sa naïveté et son manque de jugement auront toutefois tôt fait d’attirer des problèmes sur les deux amis, forçant Hazeem à choisir entre son amitié et les bonnes grâces de Razam.

Boost – Darren Curtis

L’amitié trouble des deux adolescents est en soi archétypale du film de gangsters afro-américain (la comparaison avec des classiques du genre comme Boyz n the hood de John Singleton est pratiquement inévitable). Dans Boost, on voit donc le caractère impulsif du petit criminel calquant sa personnalité selon un certain idéal matérialiste gangster (l’argent, les voitures, la drogue, les femmes, etc.) placé en contraste avec celui plus réfléchi du héros, timide pacifiste cherchant à s’émanciper de ses racines criminelles (symbolisées par le père absent au passé trouble) et à accéder à une forme de respectabilité à travers l’assimilation à une culture blanche hégémonique, qui se trouve entre autres incarnée par son enseignante, interprétée par Fanny Malette (vedette des films de Stéphane Lafleur, eux-mêmes des incarnations du zeitgeist banlieusard québécois dans ce qu’il a de plus blanc et anxiogène, bref à des années-lumière de la réalité dépeinte dans Boost – un casting pour le moins symbolique). La tension entre les déboires d’une petite criminalité vouée à la stagnation, défendue avec une naïveté frôlant la stupidité par Anthony, et les exigences d’une culture blanche asservissante et condescendante (« Tu ne feras jamais partie d’eux », rappelle Razam) laisse notre héros dans une position instable, où se verront confrontées identité et loyauté. La criminalité est ici un gouffre fort des plus séduisant, dans lequel Anthony se jette tête première, et où Hazeem menace de tomber s’il n’est pas prudent.

Boost est solidement ancré dans les codes du film de gangsters, avec une histoire à suspense lourde de péripéties et de revirements (cambriolages, trahisons, poursuites, meurtres). On est toutefois bien loin des pitreries grotesques d’un Nitro, et le film bénéficie en outre de la mise en scène sans ambages de Curtis, qui se montre aussi à l’aise dans les scènes d’action que dans les scènes plus émotionnelles, admirablement défendues par French et Rajo, qui offrent des compositions sensibles, sans jamais sombrer dans le pathos. La direction photo, naturaliste dans les scènes de jour, bénéficie pour les séquences nocturnes d’une approche beaucoup plus stylisée, tout en néons colorés, évoquant le style élégant du Drive de Winding Refn.

Boost – Darren Curtis

Si le film de genre qu’est Boost séduit, on peut toutefois s’avérer déçu de voir les thématiques de l’intégration rangées à l’arrière-plan. La blague citée plus haut restera sans suite, le film s’attardant à un récit plus intime de perte d’innocence par le biais d’une histoire de crimes et de châtiments certes prenante, mais somme toute conventionnelle. Malgré l’efficace contraste entre le quartier défavorisé où résident Hazeem et Anthony et les quartiers huppés où ils vont alternativement séduire des adolescentes bourgeoises en quête de sensations fortes et voler des voitures, on peine à saisir un portrait plus nuancé de l’immigration ou de la vie des communautés marginalisées à Montréal (par exemple, les hommes de main russes de Razam, relégués aux rôles de « méchants », auraient mérité d’être plus nuancés). De fait, en centrant le récit sur le cercle rapproché de Hakeem (Anthony, sa mère, son frère et Razam, figure à la fois dangereuse et paternelle), on reste dans la spécificité, sans évoquer la communauté de façon plus large, comme avait pu le faire Boyz n the hood. En calquant de si près la mythologie du genre (voire ses clichés), Boost, sans être dépourvu d’intelligence ou d’énergie, s’impose des limites qui l’empêchent de prendre tout à fait son envol; ses personnages, malgré leurs nuances et la qualité de l’interprétation, n’échappent pas à certains stéréotypes.

Quoi qu’il en soit, même si elle est imparfaite, la proposition de Darren Curtis saura divertir son auditoire (et le film, somme toute, n’a pas d’autres prétentions). Si l’évocation des écueils de l’intégration et des défis vécus par les immigrants de toutes origines ne satisfait pas pleinement, on se réjouira de la visibilité procurée à ces personnages trop souvent laissés en marge du cinéma québécois. Avec la sortie dans les derniers mois de films comme X Quinientos de Juan Andrés Arango Garcia et Avant les rues de Chloé Leriche, on ne peut que se réjouir de l’apparition d’un cinéma davantage à l’image de la diversité du Québec.

Boost de Darren Curtis est sorti en salle le 7 avril 2017.

[1] Timide et littéralement vierge dans ce cas-ci, ses pusillanimes avances vers le sexe opposé étant l’antithèse de l’approche directe et machiste (à grand renfort de catcalls) de son comparse. L’initiation à l’érotisme et l’initiation à la violence iront de pair.

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