C’est un wrap… au féminin

J’ai réalisé il y a quelques années un court-métrage de fiction : un conte imagé sur la société québécoise. Inspiré du…
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J’ai réalisé il y a quelques années un court-métrage de fiction : un conte imagé sur la société québécoise. Inspiré du travail de Paule Baillargeon. Dès lors, ne connaissant pas cette réalisatrice, j’ai dû entreprendre une recherche très étayée. J’y ai découvert une femme incroyable, mais aussi une créatrice avant-gardiste. En parcourant certaines vidéos d’elle sur le site de l’ONF, je suis tombée sur une entrevue où elle parlait de son œuvre et de la difficulté pour une femme de percer au cinéma à l’époque. Cette visionnaire ne l’a pas eu aussi facile que les réalisatrices d’aujourd’hui. D’où a germé l’idée de ce dossier.

Je dis facile, car à la lumière de mes recherches, j’ai découvert que les femmes réalisatrices ne se sentent pas diminuées par leurs compères. Au contraire, elles tendent à prendre de plus en plus leur place et à s’affranchir des préjugés d’autrefois qui sévissaient à leurs égards. À ma grande surprise, les femmes que j’ai interviewées ne considèrent pas, à proprement parlé, qu’il existe une certaine pression quant à leur travail de réalisatrice. Audrey Chevrier affirmait qu’il n’y avait pas de compétition entre les filles et les garçons du profil réalisation du baccalauréat en cinéma. Abondant dans le même sens, une jeune productrice à préféré ne pas prendre part au dossier, puisqu’elle ne sent pas qu’il y ait un réel problème pour les femmes au royaume du 7e art québécois.

Si ce n’est l’existence d’un problème, force est de constater que l’on observe tout de même un manque flagrant de femme à la barre de longs-métrages de fiction. Si les créateurs à qui j’ai parlé considèrent ce manque sans en éprouver un profond malaise, l’étude d’Anna Lupien démontre que cette lacune en entraîne presque irrévocablement une seconde au niveau des personnages féminins. De cela découle un manque de modèles pour la société. Et LÀ se trouve une partie du malaise. La représentation des personnages féminins ne doit pas sans cesse tourner autour du cliché de la trinité vierge, mère et putain. Selon l’étude, les réalisateurs ont davantage tendance à stéréotyper leurs personnages féminins (quand il y en a, bien entendu). Bien qu’il y ait des exceptions comme pour chaque règle, les chiffres d’Anna Lupien parlent d’eux-mêmes. Les réalisateurs montrent 6 personnages d’hommes pour 4 personnages de femmes tandis que les réalisatrices mettent en scène autant de femmes que d’hommes. Parmi les personnages féminins des réalisateurs, 66% ont 40 ans et moins, sont minces et correspondent aux standards de beauté dominants.

Le manque de femmes derrière la caméra vient priver le public d’un regard féminin bien particulier, ce qui vient accentuer le malaise. Pour Matthew Wolkow, cette lacune est déplorable. Anne Émond quant à elle, croit que le public québécois ne s’y est pas encore adapté. Pour ma part, j’ai besoin qu’on me propose la vision de la sexualité par le biais de l’œil d’une femme (comme avec Nuit #1 par exemple) ou encore une prise de position féminine sur des conflits mondiaux (avec l’inégal Inch’allah). Cette vision enrichit une dialectique et permet au cinéma québécois d’être confronté à différents types de pensée artistiques. En tant que femme, j’ai une grande soif de modèles, qu’ils soient devant ou derrière la caméra. Malheureusement, leur diversité est lamentablement absente.

Nuit # 1. Réal: Anne Emond
Nuit # 1. Réal: Anne Emond

Le débat sur les femmes réalisatrices conduit également à une réflexion sur la place des scénaristes dans cet enjeu. À la base, ce sont eux qui mettent en scène des personnages qui prendront vie devant une caméra. Il reste également à éclairer la faible soumission de longs-métrages de fiction par les femmes. Sans doute qu’une approche sociologique future pourrait apporter quelques éléments de réponses dans un autre dossier. Et que des membres d’organismes de subvention pourront aider à ce propos.

D’ici à ce qu’il y ait une certaine parité entre réalisateurs et réalisatrices, les jeunes femmes pourront se rattacher au modèle que sont Paule Baillargeon et le sentier qu’elle a tracé pour permettre l’épanouissement d’une nouvelle génération de créatrices. Même s’il y a moins de barrières, les embûches sont loin d’être terminées. Un dernier tabou perdure à flotter telle une épée de Damoclès. L’histoire et les valeurs changent. Un clap à la fois. ACTION!

Article par Ariane Thibault-Vanasse – L’hiver est sa page blanche / L’encre sèche, repaire tranquille / Ne tuera pas l’écrivaine.

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