Tu seras Autre. (e) de Dany Boudreault

Toute vérité serait génitale. Elle s’inscrirait dans l’écrin de la chair pour faire image : image attendue d’une normalité en actes,…
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Toute vérité serait génitale. Elle s’inscrirait dans l’écrin de la chair pour faire image : image attendue d’une normalité en actes, en paroles. Le diktat de la représentation vole pourtant en éclats par ces quelques mots plantés dans le corps genré : « Je sera vous ». Au carcan de l’identité unifiée se substitue l’apparition trouble d’un être tricéphale, incarnant tant le « elle » que le « il » qu’abrite la peau. Elle-Il-(e) parle, se répète, se fait écho dans une langue diffractée. Les voix se changent en rumeurs, cris et proférations poétiques, la langue conteuse d’une fable qui est aussi introspection de la psyché mise en fiction. Et il ne faut pas moins de trois sensibles acteurs, Robin Joël-Cool, Marie-Pier Labrecque et le metteur en scène Dany Boudreault, tous engagés intensément dans ce corps-à-être, de ces trois visages donc donnés au protagoniste, pour affronter l’odyssée de (e).

(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)
(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)

Celle-ci débute sur le bord d’une route. Seule, il y a « elle » qui fait du stop. Un homme s’arrête et l’embarque dans sa rutilante voiture japonaise : il s’agit du Roux, père de Marie-Chose, homme gouailleur et viril aux charmes duquel elle succombe. Leur amour est rapidement consommé dans un champ de blés d’Inde, pourtant notre héroïne ne cesse d’être obsédée par le souvenir de sa renversante masculinité. Alors, sans attendre, à son amie Marie-Chose, elle confie son aventure. De rage, cette dernière lui plante une fourchette entre les deux seins, abrégeant pour toujours leur croissance et fichant dans la terre désormais stérile de sa féminité un épi qui attendra son tour, quelques années plus tard, pour germer en touffes de poils et attributs virils, là encore sous la protection des blés d’Inde. Pour le désir, toujours celui de l’autre, elle devient « il » et endosse le rôle de l’homme. Il délaisse la jupe pour le jean large et s’enterre dans une existence de coïts et de résilience aux côtés de Marie-Chose. Mais jamais ne sera oubliée la joie d’avoir existé dans la sphère volatile de l’amour par le truchement du regard de cet Autre, le grand, Le Roux. En son nom, « il » qui était « elle », se tient prêt à subir toutes les transcendances et incarnations, tous les sacrifices du moi pour adhérer à la substance granitique du corps sexué.

(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)
(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)

Il faut l’admettre : (e) de Dany Boudreault bouscule les codes. Par son thème, sa narration triple et éclatée, mais aussi sa scène, ce long couloir de jeu de quilles formant un espace bicéphale qui coupe la salle de spectacle en deux. Des mouvements de draps évanescents sur ce rectangle de bois poli viennent dévier la vision confortable du spectateur et instaurent un jeu de répétitions et de répartitions entre les comédiens. Veille au-dessus d’eux le portrait de Nana Mouskouri, Pythie un peu folle dont les paroles s’ingénient à épaissir l’énigme identitaire. Résolument inventive et drôle, détournant les répliques des films cultes – que l’on songe à la voix réhabilitée dans sa pleine sensualité de Ripley d’Alien 2 –, la pièce manifeste en outre son tribut aux grandes tragédies grecques. Comme le panoptique cher à Foucault, on est ici toujours à la merci du regard de l’autre, regard fixant et astreignant tout en même temps. Au centre, mais éternellement absente, la mère : sa présence sur scène ne semble fondée que par l’horizon de son trépas (selon les mots des acteurs : de prota-goniste, « le premier qui agonise »). Le matricide symbolique peut-être enfin résolu, le tableau final est dressé dans une totale épure où le rire tire sa révérence face à la silhouette d’une perte immense. Le héros à la masculinité troublée bascule dans le creux de l’amour à jamais déçu, car trop souvent souhaité pour le désir de l’autre qui objectalise plutôt qu’il n’émancipe. En acceptant « la mort de l’amour », (e) s’affranchit de l’hégémonie du visible, du règne sans partage de cet œil qui nous assigne-à-genre. Une fois détrôné, celui-ci peut enfin revenir à sa première nature, celle de seuil ou de « fenêtre de l’âme » comme disait Merleau-Ponty. A son rebord, par-delà la norme, il s’agit désormais de reconnaître le va-et-vient intérieur de chacun des êtres au-dessus de la brèche de l’interstice.

(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)
(e) (Crédit photo Jérémie Battaglia)

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(e) de Dany Boudrealt, présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 25 mai 2013. M.E.S. de Dany Boudreault.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM