C2S Arts et Événements, en collaboration avec la Maison de la culture Maisonneuve, présente Dessiller de Sylvie Cotton jusqu’au 16 février 2014. L’artiste a accordé à l’Artichaut une entrevue afin de discuter de sa résidence de création et de l’exposition qui en a résulté.

Artichaut : Les résidences de création sont pour beaucoup d’artistes le moment privilégié d’une rencontre avec le monde, avec la vie. Peux-tu nous parler un peu de la place de ces résidences dans ta pratique?
Sylvie Cotton : Je fais des résidences depuis le début de ma pratique, la première en 1997, à Chicoutimi, au centre Le Lobe, en duo avec Hélène Sarrasin. Notre projet était de faire une résidence ensemble, durant laquelle elle allait faire une sculpture in situ, et moi, j’allais écrire in situ. Écrire sur les cloisons, sur le sol, greffer mon texte à l’espace. J’ai finalement gravé mon texte sur des pommes qui se sont tranquillement asséchées, laissant disparaître le texte. À partir de ce moment, j’ai eu la piqure de la résidence, c’est-à-dire de la création en véritable rupture avec le quotidien, l’habituel. C’est un moment qui permet d’être déplacé, intérieurement et extérieurement, pour se retrouver dans un lieu qui n’est pas connu, avec lequel on n’a pas encore de familiarité. Et à ce moment, il faut faire quelque chose.
C’est cette notion de risque qui a aussi fait en sorte que je devienne performeuse. C’est une part de la création que j’aime beaucoup, qui fait vivre un vacillement qui n’est pas toujours confortable, mais qui devient pour moi un levier vers le passage à l’acte. J’ai fait de nombreuses résidences au fil des années, ici et ailleurs dans le monde, et à chaque fois c’est un séjour différent qui permet de se placer face au vide, dans une déconnexion qui amène à marcher vers une connexion. Que l’on soit n’importe où, dans un lieu que l’on aime ou pas, que l’on connait ou pas, cette connexion commence à l’intérieur de soi. C’est ce que j’appelle l’atelier intérieur.
A. : Cette exposition [Dessiller] est le fruit d’une résidence de huit semaines dans un foyer pour personnes âgées. Qu’as-tu pu explorer dans le cadre de cette résidence au contexte assez inhabituel?
S. C. : Pour moi, cette résidence a été très différente, dérangeante, ou plutôt bouleversante. Je n’aime pas beaucoup avoir des plans avant de commencer une résidence. Je préfère aller sur place, m’imprégner du lieu et voir ce qui me parle, ce que je peux y faire. Cette fois-ci j’avais pensé tenir la main des gens. Pour la plupart, les résidents avec qui j’étais sont très peu autonomes, soit atteints de démence ou de la maladie d’Alzheimer. Ce n’était donc pas possible de faire des projets avec eux comme je le fais habituellement, comme passer du temps en silence, marcher main dans la main ou avoir les yeux bandés. Je m’étais donc dit que j’allais simplement leur tenir la main, mais à mon arrivée j’ai constaté que je ne pouvais pas m’imposer à eux de cette manière, ça semblait un peu intrusif.
A. : Qu’as-tu fait pour permettre une rencontre, créer un lien entre toi et les résidents du foyer?
S. C. : Ce que j’ai finalement fait, c’est de m’attarder aux gens avec qui ça cliquait, avec qui je sentais une communication. Avec une dame, je faisais des promenades quand elle en avait envie, avec deux autres je dessinais, alors qu’il y en avait certains à qui je parlais ou à qui je tenais simplement la main.
Il faut dire que les conditions de création étaient excellentes puisque j’avais à ma disposition un atelier, une ancienne salle de couture. C’est un espace magnifique, grand et bien équipé avec beaucoup de lumière. On y trouvait aussi beaucoup de matériaux, surtout des rubans, du fil, des tissus, c’est pourquoi on retrouve ces éléments dans l’exposition.
J’ai pris des notes dans un cahier qui se retrouve aussi dans l’exposition, à la disposition des visiteurs. Tout est là, de mes réflexions à mes idées, de mes peurs à mes déceptions. Aussi, mes contemplations sur la mort, qui était tout autour, ainsi que la maladie et le vieillissement.

A. : Les thèmes de la mort et du vieillissement sont de grands tabous des sociétés occidentales, dans un monde où l’on cherche sans cesse à repousser notre fin. En quoi ton travail avec des personnes âgées a nourri ta réflexion à ce sujet?
S. C. : J’ai compris qu’il faut contempler la mort le plus souvent possible. On a tendance à ne pas vouloir la voir, on préfère oublier que l’on va mourir, que l’on va vieillir, mais on ne fait que s’éloigner d’une réalité qui peut nous apprendre bien des choses.
C’est sans doute pour cela qu’en tant que société, on a choisi de mettre nos aînés tous au même endroit, de ne plus vivre avec eux. Ça crée une microsociété dans laquelle ce que l’on voit est un alignement de chaises roulantes dans un corridor, de gens qui n’arrivent plus à communiquer, à qui tout ce que l’on propose est la télévision. On se demande quelle serait leur vie s’ils étaient plutôt entourés d’enfants ou de personnes en santé de tous les âges. Est-ce que ça serait différent pour eux? Je me demande si, comme société, on a fait une bonne réflexion.
Ces questionnements m’ont inspiré une des œuvres de l’exposition qui est comme un rappel, un drapeau pour nous remémorer que notre mort approche. Que ça peut être demain matin ou dans vingt ans, pour n’importe lequel d’entre nous. Pour ne pas oublier que c’est précieux, d’être en vie.
A. : Ta pratique s’oriente beaucoup vers l’art action et l’art relationnel. Comment as-tu vécu cette résidence, dans la mesure où celle-ci doit avoir institué un rapport à l’autre bien singulier?
S. C. : Je fais souvent des ateliers de création avec différentes personnes durant lesquels je les guide et je propose des exercices. Dans ce cas-ci, les résidents ont fait ce qu’ils voulaient, et j’ai trouvé cela vraiment beau et inspirant. Ça m’a donné envie de faire des dessins et j’en ai réalisé une série qui est devenue une nouvelle piste pour ma pratique.
Dans l’exposition, j’ai voulu montrer comment les résidents m’ont influencée et non le contraire. Je voulais montrer qu’ils m’ont lancée sur une piste de travail, sans le savoir, mais très spontanément et candidement. J’aimais beaucoup les voir dessiner, voir comment, par exemple, M. Dubois faisait bouger son pinceau très lentement, parce qu’il avait peu de force. J’ai décidé, après l’avoir observé, de travailler moi aussi très doucement. Il m’avait inspiré une posture, une attitude d’artiste.
A. : En plus du lien créé avec les résidents, qu’est-ce que le lieu en lui-même t’a inspiré?
S. C. : D’abord, l’endroit appartenait autrefois aux Petites sœurs des pauvres, alors on y trouve beaucoup de signes religieux. C’est pourquoi il y en a aussi dans l’exposition. On pouvait voir ces signes partout sur les lieux et je trouvais intéressant de montrer dans quel univers je me suis retrouvée, entourée de figures de la Sainte Vierge ou de Saint Joseph. Dans la maison, les Petites sœurs des pauvres avaient aussi mis des phrases sur les murs, alors j’ai fait la même chose. J’ai écrit plusieurs choses, comme « Parfois j’ai peur » et « Contempler la mort éveille à la vie ».
Devant mon atelier, il y avait une grande pièce avec toutes sortes de fauteuils empilés. La photographie que l’on trouve dans l’exposition cherche à montrer comment, puisque tous les résidents sont en fauteuils roulants, les chaises finissent par être de trop. Alors on les empile, puisqu’on en a plus besoin. C’est une photo très révélatrice de la situation, qui parle même du vieillissement : on vit tellement vieux, maintenant, que des nouvelles questions finissent par se poser avec lesquelles il faut composer.
A. : Quelle était ton intention envers le visiteur lorsque tu as conçu l’exposition au terme de ta résidence?
S. C. : Ce que je voulais, c’est que ça ne soit pas vraiment une exposition, mais plus une trace. Je n’étais pas là-bas pour produire des œuvres, mon projet était vraiment d’explorer la rencontre. On trouve ici des traces, des expressions de cette rencontre. C’était aussi vraiment important pour moi de faire une table ronde pour discuter de toutes les questions soulevées par la résidence.
J’aimerais que l’on puisse visiter l’exposition sans essayer à tout prix d’en comprendre la signification, mais plutôt en faisant usage de nos sens. Toucher, regarder, écouter.
A. : Pour finir, quand il ne reste plus rien, que reste-t-il?
S. C. : Je dirais la rencontre, la qualité de la rencontre. Juste tenir la main d’une personne qui n’est pas complètement là, qui ne peut pas parler, dire ses besoins, mais sentir qu’il reste une présence. C’est ce qu’il y a de plus vrai. Tenir la main d’une personne que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas, mais quand même sentir que l’on est en vie ensemble, en ce moment. C’est très simple. Ce qui reste, je pense, c’est notre cœur éveillé.
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Dessiller, à la Maison de la culture Maisonneuve, jusqu’au 16 février.
Une table ronde autour des questionnements soulevés par la résidence aura lieu le jeudi 13 février 2014 de 17h à 19h, en compagnie de Sylvie Cotton, Adriana de Oliveira (chargée de projets chez Turbine) et Serge Marchetta (fondateur et directeur artistique de C2S Arts et Événements).
Article par Priscilla Lamontagne. Décrocheuse de ses études en art et histoire de l’art, Priscilla persiste à vouloir écrire sur le sujet, pour le simple plaisir de partager sa fascination pour l’art actuel sous toutes ses formes.