Depuis la fin janvier et jusqu’au 1er juin 2014, le Musée McCord présente l’exposition Bienvenue à l’atelier de Kent Monkman. Des images choisies parmi les archives photographiques Notman ont servi d’inspiration pour l’élaboration d’une grande peinture allégorique bâtie autour du motif de l’atelier de l’artiste. L’exploration des relations entre peinture et photographie est l’occasion, pour l’artiste torontois d’origine crie, d’aborder des questions portant sur l’identité et le colonialisme au Canada.

Pour créer Bienvenue à l’atelier. Une allégorie de la réflexion artistique et de la transformation, Kent Monkman a sélectionné 35 photographies du fonds d’archives Notman. S’en servant comme sources, il peint une toile qui s’inspire du célèbre tableau de Gustave Courbet, L’atelier du peintre. Allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique (et morale), dont il reprend le sujet et la composition. La peinture qui en résulte donne à voir, sur un peu plus de sept mètres de longueur, un atelier fréquenté par une foule haute en couleur. Les personnages qui s’y massent sont à la fois des hommes et des femmes ayant réellement passé devant l’objectif de William Notman et des figures peuplant l’imaginaire artistique de Monkman. Il se représente d’ailleurs lui-même dans Bienvenue à l’atelier, au même endroit que Courbet dans son autoportrait, tout en reprenant la pose et la tenue de Notman dans un de ses autoportraits photographiques.

La complexité de Bienvenue à l’atelier est au moins partiellement atténuée par sa mise en exposition. Pour faciliter la lecture de l’œuvre, le Musée McCord a choisi d’inclure non seulement les photographies sélectionnées par Monkman au cours de l’exercice (des reproductions numériques uniquement), mais aussi une reproduction du tableau de Courbet (une brève introduction incluse). Sans ces suppléments, en effet, il aurait été trop facile pour le visiteur de rater l’accumulation de références, dont la prise en compte s’avère, de mon point de vue, franchement nécessaire à la compréhension de l’œuvre.
Bienvenue à l’atelier représente donc, sur le mode allégorique, un atelier d’artiste fictif, un hybride entre le studio de Notman, l’atelier de Monkman et celui de Courbet. Les images sélectionnées par Kent Monkman dans le fonds d’archives Notman sont pour la majorité des photographies prises à la manière d’une scène de genre. En choisissant plus particulièrement celles qui donnent à voir des individus portant des costumes traditionnels amérindiens ou encore des habits de chasseur, l’artiste attire de façon subtile l’attention du visiteur sur les contradictions sociales et politiques impliquées dans un tel jeu de travestissement. Cela me paraît d’ailleurs s’inscrire en droite ligne avec le travail habituel de Monkman, qui explore avec une grande habileté et beaucoup d’humour les rapports de pouvoir entre les Occidentaux et les peuples aborigènes – le projet C’est avec la couronne que j’ai conclu un traité (2011) en est un bon exemple. Plusieurs des photographies choisies donnent également à voir des portraits de peintres posant avec palette et pinceau – comme celui de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté.

La force de l’œuvre de Monkman réside dans son rôle d’allégorie de la relation entre la photographie des premiers temps et la peinture. Or, si le visiteur comprendra assurément que Monkman fait un rapprochement entre les pratiques photographique de William Notman et picturale de Gustave Courbet, il n’est pas clair que l’exposition telle qu’elle se présente lui permette d’apprécier toute la richesse de la comparaison offerte par Monkman. L’histoire de la photographie et l’histoire de la peinture se croisent au 19e siècle en beaucoup d’endroits, et cela est visible tant dans les photographies du fonds Notman que dans l’œuvre du chef de file du courant réaliste; Monkman est lui-même très au fait de ces points de friction entre les deux pratiques et affirme qu’ils constituent le sujet principal de Bienvenue à l’atelier[1]. À ce propos, il peut être intéressant d’interroger l’utilisation de la salle, qui n’est exploitée qu’à mi-capacité. Peut-être que ces deux murs sur quatre demeurés vides auraient pu servir à expliciter différents éléments qui, à mon avis, ne vont pas de soi pour qui n’est pas connaisseur. Bien sûr, le savoir spécialisé sur la photographie ne manque pas au Musée McCord, dont le mandat est d’abord orienté vers l’histoire sociale et le patrimoine matériel de Montréal. Cette confrontation d’une œuvre contemporaine aux collections a lieu dans le cadre d’Artiste en résidence, un programme conçu pour favoriser les dialogues entre le passé et le présent, de même qu’entre l’histoire et les beaux-arts. Ce programme a certes le mérite de diversifier l’offre de l’institution. Il est un terreau fertile de création, en témoigne l’œuvre de Monkman. Cependant, la logique aurait voulu que le musée saisisse l’occasion donnée par Bienvenue à l’atelier pour remplir avec plus de fermeté le mandat éducationnel qui lui est dévolu.
Par exemple, parmi les photographies sélectionnées, le visiteur sera sans doute surpris d’en remarquer une qui, reprise telle quelle dans la peinture, présente une femme assise sur un siège muni d’une tige qui lui enserre la tête. Il s’agit en fait d’un dispositif couramment utilisé à l’époque de Notman pour éviter que les modèles ne bougent durant le long temps de pose nécessaire à la fixation de l’image sur la plaque photographique. Ceci explique la rigidité des poses visibles sur les photographies de Notman et rappelle comment les nombreuses contraintes techniques du médium ont obligé les photographes à trouver des solutions qui n’étaient pas sans incidence sur le résultat final des images. La lourdeur de l’équipement et les grands besoins en lumière confinaient le photographe au studio, justifiant entre autres l’utilisation de décors peints et rapprochant significativement son travail de celui du peintre. Notman, comme les autres, puisait souvent ses inspirations pour les poses et les sujets dans les codes de la peinture traditionnelle occidentale. Bienvenue à l’atelier évoque de surcroît la photographie composite, que Notman pratiquait et qui aurait mérité, dans l’exposition, plus qu’une simple mention. Non seulement l’œuvre de Monkman présente-t-elle des ressemblances frappantes avec la photographie composite, mais il l’a créée à partir d’un processus analogue – pourtant de cela encore, l’exposition ne dit mot. On aurait également pu attirer l’attention du visiteur sur la préférence, loin d’être anodine, de Monkman pour la figure particulière de Courbet, que l’histoire reconnaît comme précurseur en ce qui concerne l’usage de la photographie comme outil documentaire par les peintres du 19e siècle.
Bienvenue à l’atelier est une œuvre critique et ludique à la fois: fascinés par la virtuosité technique de l’artiste, les visiteurs s’amuseront à retracer les sources photographiques présentes dans la peinture et surtout les menues transformations qu’il leur fait subir et qui renferment toute la finesse du propos de l’artiste. Le visiteur qui s’y attardera longuement découvrira, par exemple, que l’artiste fait tenir à ces deux amérindiens qui paraissent se battre, un pinceau à l’un et une caméra numérique à l’autre…

En terminant, soulignons l’intégration par Monkman d’un dispositif interactif grâce auquel il exploite à son avantage la présence des vitrines qui, dans cette salle du musée, affecte plus souvent qu’autrement la visibilité des œuvres en raison de l’éclairage inégal. En prenant place sur le tabouret au centre de la salle, il devient possible pour le visiteur de photographier son propre reflet dans la vitrine à l’aide de son téléphone cellulaire, de manière à ce que ses traits se superposent à ceux de Monkman dans la peinture. En l’invitant à poser un tel geste et à partager l’image ainsi obtenue sur les réseaux sociaux, Monkman suggère au public de réfléchir à sa propre pratique photographique en regard de celle des artistes. Le statut du photographe est-il le même que celui du peintre? En quoi le travail qu’ils font et les images qu’ils produisent sont-ils semblables?
L’exposition Bienvenue à l’atelier demeure un excellent prétexte pour passer au Musée McCord, et peut-être même pour participer à la campagne de financement que le musée organise pour compléter l’acquisition de l’œuvre – qui sait?
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Bienvenue à l’atelier, du 30 janvier au 1er juin 2014 au Musée McCord, 690 rue Sherbrooke Ouest.
[1] Entretien entre Kent Monkman et Hélène Samson, conservatrice de la collection Notman, présenté devant public au Musée McCord le 26 février 2014.
Article par Gabrielle Desgagné-Duclos. Le chemin qui l’a menée à l’histoire de l’art lui a d’abord fait faire un détour par la pratique de la musique et les études en lettres. Fascinée par les arts visuels, pour lesquels elle n’a d’ailleurs aucune disposition personnelle, elle préfère observer les créateurs et leurs objets, pour ainsi s’offrir en témoin de leur éloquence.