Voix et corporalités diverses. AVALe de Catherine Bourgeois

À quelques jours de la première d’AVALe Aux Écuries, Catherine Bourgeois, directrice de la compagnie Joe Jack et John, nous parle…
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À quelques jours de la première dAVALe Aux Écuries, Catherine Bourgeois, directrice de la compagnie Joe Jack et John, nous parle de ses inspirations et de son processus de création. AVALe raconte l’histoire de Jacquie et Michael, deux quinquagénaires qui accumulent les frustrations. Rêves inatteignables et limitations sociales et financières, c’est le quotidien de beaucoup de gens qui vivent avec des déficiences intellectuelles et troubles sociaux tels que l’autisme. Joe Jack et John, théâtre de recherche et de création, travaille avec des distributions atypiques depuis dix ans cette année.

À la base de la création se trouve le tout simple désir, pour Catherine Bourgeois, de parler d’un thème stimulant avec des gens qui l’inspirent. Pour AVALe, c’est autour du thème de la colère, comme terrain de jeu de départ, que se sont rassemblés les membres de l’équipe de création. Que ce soit par un point de vue singulier selon leur situation socio-économique, leur vécu, leurs origines ou même concrètement un accent ou une difficulté de langage, chacun des collaborateurs possède une voix particulière. Non-francophones, immigrants, déficients intellectuels ou autres, ce sont des gens en marge auxquels on ne donne pas souvent la parole. Ainsi, les échos sociaux de tous les membres de l’équipe sont différents et c’est une matière dramaturgique très riche. 

Cette fois-ci pour l’écriture d’AVALe, Bourgeois, en collaboration avec l’auteur Jean-François Nadeau, a opté pour une méthode de travail quelque peu différente de celle privilégiée pour les dernières productions. Plutôt que de débuter à partir d’explorations, d’improvisations, d’une collecte de témoignages ou de souvenirs précis, ils se sont beaucoup inspirés des acteurs eux-mêmes. Évidemment, avec cette formule, personne n’a d’égo. Ils ont écrit, relancé à l’équipe et retravaillé l’objet textuel pour l’inscrire dans quelque chose de très près de l’acteur, parfois anglicisé comme c’est le cas pour la comédienne Jacqueline van der Geer, néerlandaise d’origine. Ainsi les interprètes, Michael Nimbley, Anthony Dolbec et Jacqueline van der Geer, ont inséré une grande part d’eux dans la création.

Crédits photographiques: Adrienne Surprenant
Crédits photographiques: Adrienne Surprenant

La metteure en scène aime marcher sur la frontière entre réalité et fiction. Plus la ligne est mince, plus elle peut jouer sur les préjugés que le public a face aux handicapés de divers genres. Une anecdote parlante: dans la pièce Just fake it (2012), Geneviève, une comédienne de la pièce atteinte de trisomie 21, pleure dans l’un des tableaux et la plupart des gens ayant assisté au spectacle se sont fait prendre au jeu croyant que ses larmes étaient sincères. Même la metteure en scène y a parfois cru durant les répétitions, me confie-t-elle en riant. Mais Geneviève travaille et sait ce qu’elle fait; c’est une actrice. Sur scène, on se moque un peu du spectateur qui assiste parfois à la présentation avec un regard bienveillant, parfois même un peu maternel. C’est le résultat d’une méconnaissance qui gagne à être balayée. Pour Bourgeois, Joe Jack et John ne fait surtout pas de théâtre-thérapie. C’est un processus de création sérieux et professionnel. Elle connait ses collaborateurs et s’attend toujours à plus d’eux. Elle est exigeante et tout le monde travaille ensemble, d’égal à égal. Toute l’équipe met l’épaule à la roue et c’est ce qui fait que la jeune compagnie prolonge la vie de ses spectacles en tournée québécoise et internationale et accumule les prix: cochon d’or pour la mise en scène de Just fake it, prix LOJIQ de la Bourse RIDEAU, prix Janine-Sutto soulignant le talent des personnes vivant avec une déficience, invitation à Vancouver au Kickstart Festival, résidence en France en 2013 et la liste se poursuit.

Privilégiant un processus de création sur le long terme, la metteure en scène considère la lenteur et le silence comme deux concepts importants, et ce, jusque dans le rendu scénique performatif. C’est une façon d’aller à contresens du rapport de consommation qu’on entretient face aux spectacles. Le travail en collectif permet aussi de s’investir plus profondément dans tous les pans de la création.

Ayant une formation en scénographie et en mise en scène, Bourgeois s’est tout d’abord intéressée aux corporalités atypiques du travail du metteur en scène Roméo Castellucci. Le créateur italien s’intéresse tout simplement aux corps, peu importe ses capacités motrices et verbales. Il ne les traite pas comme des seconds rôles ni comme des figures en marge. Ces corps anormaux, amputés ou difformes font partie intégrante de la dramaturgie scénique de Castellucci, comme un matériel portant son propre sens. Par exemple avec Oresteia (1995), l’interprète du dieu Apollon n’a pas de bras. Ainsi, le manque de pouvoir d’action l’amène donc à marchander avec Oreste. Le nom de Pippo Delbono a aussi été mentionné, lui à qui on reproche peut-être une complaisance face à ses interprètes. Ils sont mignons et trop souvent déguisés en ange ou en clown. Le public anticipe ce genre de traitement et c’est peut-être là, dans l’attendu et l’évidence, que les préjugés sont nourris. La différence existe, certes, mais si le théâtre reflète en partie la société, alors ces figures atypiques, écartées des rôles de pouvoir par manque de considération positive de leurs spécificités, ne sont en réalité que victimes de la perpétuation de l’idée d’impuissance qui vient avec celle de l’Autre, cet Autre qui nous est inconnu.

Ainsi, un parallèle est à faire entre les places qu’occupent dans la société l’artiste et l’handicapé. On parle beaucoup ces temps-ci du financement des projets, des compagnies et de la rentabilité de l’artiste. Quand on invoque la difficulté généralisée de subvenir à ses besoins et l’exclusion d’un certain rêve matériel commun, américanisé si on peut dire, l’artiste handicapé dans cette société hiérarchique marginalisante est donc quelque part entre la lune et Pluton.

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AVALe
est présenté du 11 au 29 mars 2014 au 
Théâtre Aux Écuries. Une mise en scène de Catherine Bourgeois, une production de la compagnie Joe Jack and John. 

Article par Josianne Dulong Savignac. Issue d’Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Josianne rêve d’un sandwich théorie-pratique-mayonnaise. Elle s’intéresse plus particulièrement au théâtre documentaire, à l’art visuel contemporain et au cinéma. Parlez-lui un peu et elle vous fera d’autres analogies douteuses.

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