À observer le comportement humain, on perçoit une forme d’automatisme, quelque chose comme un comportement de groupe. Sommes-nous vraiment les maîtres de nos décisions, ou ne sommes-nous pas plutôt les esclaves de pulsions instinctives et de stimuli extérieurs? La question nous est posée avec Robotis Personae, exposition double présentée au centre d’artistes Eastern Bloc, où Vessels :: Intro de Sofian Audry, Samuel St-Aubin et Stephen Kelly, ainsi que Humo, Leche y Miel (Smoke, Milk and Honey) de Beatriz Herrera, se partageaient l’espace de la galerie jusqu’au 11 février.

Un partenariat de plusieurs années entre Sofian Audry, Samuel St-Aubin et Stephen Kelly a permis de donner naissance à une installation comprenant neuf robots flottants qui se déplacent lentement à la surface d’un bassin. Un système de circuits, de capteurs et une intelligence artificielle complexe permettent aux petits appareils de réagir à leur environnement. Rencontré sur place lors d’une soirée de discussion avec les artistes, Sofian Audry compare le code qui régit leurs comportements à un ADN: «Chaque robot possède des gènes qui vont décider de ses phénotypes: sa couleur, son mouvement, les sons qu’il émet.» Certains robots vont détecter, par exemple, la température ambiante, d’autres le niveau de lumière. En réagissant à ces changements dans leur environnement, ils vont changer leur comportement.
Là où l’installation prend tout son sens, c’est dans la communication entre les robots. Sofian Audry explique cette dynamique: «Ils peuvent communiquer par infrarouge. Lorsqu’ils le font, ils vont tendre à adapter leur comportement avec les autres.» Alors que les artistes présentent leur création lors de la visite de l’Artichaut en galerie, trois robots se mettent à tourner à l’unisson, en virant du rouge au turquoise en même temps. «On a pu observer un comportement commun ici», explique Audry, architecte de leur intelligence artificielle.

Même celui qui a programmé les interactions entre les petites machines avoue ne pas toujours les comprendre. «Je suis moi-même surpris par leur comportement. Quand on observe la nature, on n’est pas toujours capable de prédire ce qui va se produire, ou pourquoi ce qu’on voit arrive, mais si on prend le temps de regarder les robots se déplacer et communiquer entre eux, on peut faire des liens et mieux comprendre. C’est ce qui les rend plus vivants.»
À mi-chemin entre l’installation et la perfomance «non-humaine», et même proche de la tradition du théâtre d’objets, Vessels :: Intro nous amène à humaniser ces petits êtres artificiels et, par le fait même, à jeter un regard différent sur nos comportements et nos interactions.
Dans une autre pièce, les structures beaucoup plus massives de Beatriz Herrera, des monstres métalliques articulés et motorisés, créent un contraste frappant avec les appareils délicats de Vessels.
Humo, Leche y Miel (Smoke, Milk and Honey) provient d’une démarche plus personnelle de la part d’Herrera, également présente à la galerie pendant notre visite. «Je me rends compte que je travaille de manière mécanique, en ligne droite. Je fais tel ou tel dessin seulement en graphite, je travaille pour une durée précise à chaque fois. Mais ce n’est pas toujours la meilleure manière de travailler. J’essaie donc de donner une impression de vie à mes machines.» [traduction libre] À ses sculptures faites en chauffant le métal et en le tordant, elle donne des formes organiques, vivantes: ultimes paradoxes de l’artificiel et du naturel, du fait-main et de la production industrielle, qui se mélangent dans son travail.

Intéressée depuis longtemps par les systèmes mécaniques, l’artiste interdisciplinaire présente également deux grandes toiles, plusieurs dessins et des maquettes de structures qui n’ont jamais été réalisées. Toutefois, ses «machines» occupent une place prépondérante. «C’est la première fois que je peux mettre toutes mes machines dans une pièce ensemble.» Pour elle, l’interaction ne provient pas de l’intervention humaine. «Je veux pouvoir observer ce qui arrive lorsqu’on les laisse seules ensemble, je veux les voir se briser, se transformer, pour pouvoir modifier la manière dont je travaille.»
Robotis Personae incarne avec puissance le dilemme de notre temps, où l’humanité est désormais apte à forger une intelligence capable de rivaliser la sienne. Et alors que l’homme moderne contemple avec angoisse ses créations de métal, certains, plus lucides, sont bien forcés d’y voir un peu d’eux-mêmes.
——
Robotis Personae était présenté jusqu’au 11 février 2015 au centre d’artistes autogéré Eastern Bloc, situé au 7240 rue Clark, 2e étage, à Montréal.
Article d’Alexis Boulianne.