Hymne à une adolescence enragée. Fuites mineures de Mahigan Lepage

Précoce pour certains, tardive pour d’autres, l’adolescence est associée aux premières expériences. Marqué par l’arrivée de la puberté, ce passage…
1 Min Read 0 225

Précoce pour certains, tardive pour d’autres, l’adolescence est associée aux premières expériences. Marqué par l’arrivée de la puberté, ce passage de l’enfance à l’âge adulte constitue pour plusieurs une période significative ponctuée de souvenirs indélébiles, d’aventures des plus rocambolesques et laissant parfois des cicatrices sensibles. Ce sujet universel est ici abordé avec une force de caractère et raconté tel un cri profond, instinctif, puissant, dans le récit Fuites mineures de Mahigan Lepage, publié en 2014 aux éditions Mémoire d’encrier.

L97828971225461

Le dernier opus de Mahigan Lepage — ancien étudiant de l’UQAM et détenteur d’un doctorat en études littéraires — s’inscrit dans sa lignée des récits de voyage. Celui qui nous avait offert Carnet du Népal en 2008, Vers l’Ouest en 2009 et Relief en 2011— pour lequel il est d’ailleurs récipiendaire du prix Émile-Nelligan — se passionne pour la découverte de nouveaux espaces et pour le dépaysement. Il nous transporte ici sur les routes sinueuses qu’emprunte un protagoniste adolescent durant son périple vers l’âge adulte. Fuites mineures: un récit bouleversant sur les dessous de l’adolescence vécus par un jeune homme possédé par cette rage de vivre ses expériences de jeunesse.

On était la pour faire le party pour s’amuser pour fuir pour essayer tout était neuf vous rappelez-vous comment c’est quand tout est neuf vous rappelez-vous, comment on se sent réveillé on se sent excité on se sent vivant et même la peur alors c’est la plus belle chose du monde la peur, pas votre peur à vous pas votre peur prévoyante et raisonnable, pas votre peur d’hypertrophiés du lobe frontale non, je parle de la peur directe la peur animale la peur excitation la peur moteur la peur fuite oui la peur fuite. (p.59)

Mahigan Lepage. Crédit photographique: Dylan-Perrenoud
Mahigan Lepage. Crédit photographique: Dylan-Perrenoud

C’est la fuite qui est au cœur de la vie du narrateur, Dave, 13 ans, un timide préadolescent au corps frêle et aux traits fins habitant sur une ferme de Thurso avec son père. Cherchant à se forger une identité, il se fera surnommer Dick. C’est ce dernier qui nous raconte tout au long du récit comment est vécue la crise existentielle d’adolescence dans laquelle il est plongé jusqu’à l’âge de 17 ans. Avec un roman écrit dans un style presque dépourvu de ponctuation, la lecture paraît parfois déroutante, voire essoufflante, donnant la sensation que tout est vécu rapidement et que le narrateur ne sait pas quand son périple prendra fin, collant ainsi à merveille au monde de l’adolescence.

L’idée de la révolte est au centre de ses préoccupations, car Dave occupe désormais son temps à briser les règles, à confronter l’autorité parentale et à dépasser les limites, appuyé par ses amis auxquels il est lié par un sentiment d’appartenance très fort. À cet âge sensible, le statut social et l’opinion des autres influencent nos actions. Il se laissera alors tenter par la drogue, voulant à tout prix impressionner, être accepté, mais aussi vivre des sensations fortes qui le feront voyager dans un autre univers. Il connaitra les premières fois d’un jeune homme qui a des envies, des désirs et qui souhaite évoluer dans le monde des grands, tout en se forgeant sa propre identité et en apprenant à devenir indépendant. Fuites mineures est ainsi rempli de ces petits moments magiques et tragiques qui sont à la fois palpitants et dramatiques, à cet âge où la vulnérabilité s’entremêle avec cette avidité violente de vivre, illusion parfois traitre d’une force en devenir.

Je voulais plus rien savoir des adultes et des parents et des profs, avec Peanut et Bibitte et les autres on voulait s’inventer nous-mêmes, et choisir notre linge et nos produits et nos musiques et nos fuites. Et je me révoltais à la maison et je me révoltais à l’école. (p.42)

Sa quête sera souvent parsemée d’embûches, mais poursuivie par cette insatiable soif de vivre et cette rébellion qui habite le narrateur. Rien ne l’arrête et il se relève toujours après les quelques erreurs que les adolescents peuvent commettre, aveuglés par leurs ambitions et guidés par cette fougue de vivre à cent mille à l’heure. Il est capable d’en prendre. D’Ouest en Est du Québec, de Gatineau à Rimouski, ses parents vivant aux deux extrémités de la province. Il vivra donc plusieurs déménagements. S’habituant rapidement et facilement à vivre dans le changement, ses nombreux voyages sont d’ailleurs pour lui une occasion de se renouveler, de se réinventer, voire de devenir quelqu’un d’autre. Au cours de sa quête, il n’hésitera pas à faire un détour par la grande ville, Montréal, qui représente pour lui le symbole ultime de la révolte, cet endroit détraqué à souhait qu’il vénère, car tout y est possible.

J’étais juste un petit bout d’homme, même pas tout à fait un homme, un mineur, un adolescent comme ils disent les adultes, mais quand on a cet âge-là le mot adolescent on trouve ça complètement idiot et je parle même pas du mot ado faut arrêter. (p.78)

Ce livre d’une grande sensibilité et près des sentiments rejoint ses lecteurs par le sentiment d’empathie que provoque sa lecture. Il est évident que tout un chacun a vécu de manière différente cette crise adolescente qui survient tôt ou tard durant cette période où puberté, hormones et désir de liberté nous font délirer. Cependant, les gammes exacerbées d’émotions et la phase de questionnement identitaire, lieux communs menant vers l’âge adulte traités par Mahigan Lepage, font de Fuites mineures un livre universellement initiatique, véritable hymne à la (re)naissance.

La quatrième de couverture est intrigante et invite les lecteurs à se lancer tête première dans la lecture de ce récit initiatique écrit de manière si vraie, si crue et si sentie. L’aventure étant narrée par l’adolescent qui raconte ses extravagantes péripéties, l’atmosphère est intimiste, le ton est à la confidence. Finalement, Fuites Mineures est un récit sur les premières expériences, sur l’envie de goûter à la vie, de se défouler et de se rebeller, sur la recherche de sa propre personnalité. Y sont aussi relatés les erreurs de jeunesse, les sentiments de peur, d’échec, de déception qui font aussi partie de la game, sur les attentes trop élevées que nous avons et surtout sur notre bonheur qui dépend des autres.

——
Mahigan Lepage, Fuites mineures, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 200 p.
Entrevue de Mahigan Lepage par Alexandra Mignault sur le site Les Libraires.

Article par Catherine Drapeau.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM