Comme un créationniste devant le Big Bang. Organon de Parapolik Guérilla Théâtre

Organon avait un but fort ambitieux: celui de nous présenter une autre version de la genèse de notre monde. Rien de…
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Organon avait un but fort ambitieux: celui de nous présenter une autre version de la genèse de notre monde. Rien de moins. Le cheminement de l’humanité depuis l’être rampant jusqu’à celui qui se tient debout et rêve encore de voler. Un processus qui, on le comprend assez vite, s’est déployé dans une grande violence. Cette relecture de la fondation de notre univers a de quoi laisser perplexe. Un peu comme un créationniste devant la théorie du Big Bang. La plupart des gens qui vont voir du théâtre (surtout à La Chapelle) aiment être bousculés dans leurs convictions, confrontés à des visions parfois diamétralement opposées aux leurs, provoqués et poussés jusque dans leurs retranchements – avec la part de dégoût, de frustration et d’indignation que cela implique. Encore faut-il avoir une raison de le faire, d’autant plus que ces spectateurs se placent à la merci complète des artistes, puisque captifs pour la durée du spectacle. La moindre des choses serait alors de les inclure, au moins partiellement, dans la réflexion entamée, en lui fournissant quelques clés de compréhension auxquelles se raccrocher.

Crédit photo: Alexandre Lampron
Crédit photo: Alexandre Lampron

Apparemment, Parabolik Guérilla Théâtre a oublié ce principe ou a consciemment décidé de le rejeter. Le résultat est une perplexité croissante qui se transforme en agacement puis atteint son paroxysme sous la forme de l’exaspération. On peut dire que cette fois le public s’est vraiment fait larguer et n’a jamais su rembarquer sur ce navire qui, de toute façon, ne menait nulle part.

La scénographie était pourtant impressionnante, dans son grand voile blanc qui recouvrait à la fois le mur du fond, la scène et à certains instants le quatrième mur. De beaux atours d’ailleurs très bien utilisés pour évoquer toute sorte de choses au cours de cette longue et pénible performance. Car on doit bien ici parler d’installation ou de performance plutôt que de théâtre. Je veux bien accepter la multidisciplinarité, mais il y a tout de même des limites à ce qu’elle peut englober. On ne joue plus ici, on montre. Les tableaux, tous plus lents et répétitifs les uns que les autres, s’enchaînent comme les dernières heures d’un voyage psychédélique. La palette de couleur des éclairages ne manquera d’ailleurs pas de rappeler cet univers.

Crédit photo: Alexandre Lampron
Crédit photo: Alexandre Lampron

L’un rampe comme le ferait une chenille, une autre se roule au sol pendant qu’une dernière esquisse les mouvements frénétiques d’un pantin déréglé. Des personnages aux longs cheveux argentés et au visage obscur déambulent. Des bêtes à quatre pattes s’affrontent en rivalisant d’étrangeté. La première arme fait son apparition, effraie puis galvanise. Les seuls mots qui seront prononcés tout au long du spectacle seront déclamés par les quatre performeurs dans d’étranges combinaisons de fin du monde, incompréhensibles pour la plupart. Jugez par vous-même. « L’anisotropie du cosmos, elle-même l’enfant terrible de la fluctuation quantique, de la stochasticité intrinsèque du vide pure, engendre tout objet complet en passant par la production de creux, de plis, d’invaginations, de textures, par la différence qu’elle recèle point par point, moment par moment1. » N’est-il pas?

Pendant tout ce temps, Alexander Wilson et Félix-Antoine Morin bidouillent des ambiances sonores, tant organiques qu’électroniques. On reconnaît la richesse de certaines textures, l’efficacité de certaines atmosphères, mais cela aussi ne tarde pas à contribuer à notre état de folie croissant. Cerise sur l’univers, un drone solitaire clôt la performance de façon si ambigüe que personne ne sait s’il doit applaudir ou rester vissé à son siège en attendant pire. Pour ma part, la seule chose que j’ai en tête à ce moment, c’est le fameux remède à la peste repris dans un polar de Fred Vargas : «Pars vite et reviens tard ».

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Organon de Parapolik Guérilla Théâtre, présenté du 4 au 8 février 2014 au théâtre La Chapelle. M.E.S. Alexander Wilson et Mélanie Verville.

1 Programme du spectacle.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.