Bandes et Contrebande à la Fondation Guido Molinari

C’est à la Fondation Guido Molinari que les finissants de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM ont choisi…
1 Min Read 0 236

C’est à la Fondation Guido Molinari que les finissants de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM ont choisi de s’installer pour Contrebande, leur exposition de fin d’études. Les oeuvres des 17 artistes se répandent sur les deux étages de l’édifice, une ancienne banque située au coeur de Hochelaga-Maisonneuve, adoptée comme atelier par Guido Molinari jusqu’à son décès en 2004.

C’est d’ailleurs cet édifice, son histoire et sa situation géographique qui servent de fil conducteur à l’exposition. Outre le jeu de mots impliquant les célèbres bandes colorées de Molinari, l’intitulé de l’exposition rappelle d’emblée les activités économiques qui prenaient autrefois place sur les lieux. Exécutant une intéressante gymnastique linguistique sur le thème de la contrebande, le texte de présentation de l’exposition nous fait passer de la contrebande à la bande – celle sur le plancher de la banque, séparant autrefois clientèle et employés, la bande limitrophe, qui délimite le territoire. Le même texte nous apprend que les dix-sept artistes de la mouture 2014 souhaitent ainsi « ébranler » certaines idées reçues sur l’art, précisément en s’intéressant à ces notions de frontière et de territoire. Un programme d’envergure.

Vue de l'exposition. Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte
Vue de l’exposition.
Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte

Rassembler dix-sept pratiques différentes sous un même thème représente évidemment un défi de taille. Sans surprise, l’idée de contrebande et ses ramifications évoquées plus tôt voient leur élasticité mise à l’épreuve par l’éclectisme des œuvres. Cependant, un intérêt marqué pour le site de l’exposition se dégage de plusieurs oeuvres: alors que certaines abordent littéralement le territoire géographique – le quartier Hochelaga-Maisonneuve, ou plus précisément l’édifice de la banque devenue atelier –, d’autres s’intéressent à la figure de Molinari lui-même.

Félix Chartré-Lefebvre, Sériel ocre-rose, 1968, Acrylique sur toile, 198 cm x 160 cm Félix Chartré-Lefebvre, Audio guide pour Sériel ocre-rose, 2014 Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte
Félix Chartré-Lefebvre, Sériel ocre-rose, 1968, Acrylique sur toile, 198 cm x 160 cm Félix Chartré-Lefebvre, Audio guide pour Sériel ocre-rose, 2014
Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte

C’est le cas de Sériel ocre-rose de Félix Chartré-Lefebvre, posé sur une cimaise non loin de l’entrée de l’exposition. Les bandes verticales colorées caractéristiques du travail de Molinari nous incitent à lui attribuer le tableau, d’autant plus qu’il ne paraît pas surprenant de trouver un tableau du peintre sur les lieux de son ancien atelier. On suppose alors que la cohorte a voulu se positionner par rapport au travail de Molinari en l’intégrant à son exposition. En prenant quelques minutes pour écouter l’audioguide qui l’accompagne (qui fait partie de l’œuvre de Chartré-Lefebvre), toutefois, on apprend qu’il s’agit d’une copie du tableau de Molinari par Chartré-Lefebvre. Semant la confusion, le cartel date l’œuvre de 1968, mais l’attribue néanmoins à Chartré-Lefebvre. Cette mascarade ludique sur l’identification et la médiation des œuvres nous laisse confus: au final, il pourrait bien s’agir du tableau de Molinari mis en scène par Chartré-Lefebvre. Sériel ocre-rose et Audioguide pour Sériel ocre-rose (2014) montrent bien l’importance de l’inflexion de la perception que peut occasionner la médiation.

Sarah Osborne, Montage dans la banque du plasticien, 2014, Acrylique sur toile, 152 cm x 121,92 cm Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte
Sarah Osborne, Montage dans la banque du plasticien, 2014, Acrylique sur toile, 152 cm x 121,92 cm
Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte

Sarah Osborne construit dans ses toiles des espaces architecturaux aux proportions curieuses. Rappelant les subtiles anomalies de perspective d’un Giorgio de Chirico, les intérieurs dépeints dans « Bits parts pieces elements placed touching » -Carl Andre (2014), Vénus marine (2014) et Montage dans la banque du plasticien (2014) représentent des espaces d’exposition où se cotoient œuvres d’art célèbres (ou moins célèbres) et objets hétéroclites. Montage dans la banque du plasticien (2014) donne à voir l’espace d’exposition de la Fondation Guido Molinari, pendant le montage de l’exposition. On peut d’ailleurs apercevoir Sériel ocre-rose sur l’un des murs, de même qu’un ruban à mesurer rappelant la Sculpture de 5 pieds (2014) de Shanie Tomassini, et une toile déposée par terre, face contre le mur, et dont l’arrière du châssis est signé Osborne. L’autoréférentialité de l’œuvre incite le visiteur à prendre conscience des lieux qui l’entourent et de leur fonction, par le biais d’un jeu d’association entre l’espace peint et l’espace réel. Néophytes comme initiés apprécieront l’aspect ludique de cette œuvre; les uns en s’adonnant à ce jeu d’association, les autres en tentant d’identifier les références à l’histoire de l’art et de déchiffrer la symbolique qui semble empreindre cette toile ainsi que les autres œuvres d’Osborne.

Marie Poirier Landry, L’épopée Molinari, 2014, Collages, dessins, transferts acétone, 55,88 cm x 88,90 cm et 20,32 cm x 27,94 cm Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte
Marie Poirier Landry, L’épopée Molinari, 2014, Collages, dessins, transferts acétone, 55,88 cm x
88,90 cm et 20,32 cm x 27,94 cm
Crédits photographiques: Anne-Renée Hotte

L’épopée Molinari (2014) de Marie Poirier Landry est constitué de collages, dessins et transferts acétone partageant un même motif: une photographie du visage de Guido Molinari. Tour à tour apposée sur le corps d’un boxeur, d’une femme, d’un animal ou d’un joueur de hockey, l’image réinvente à chaque fois l’identité du peintre, suggérant les facettes multiples d’une même personnalité. Le foisonnement et la variété des images, ainsi que le recours constant au noir et blanc, évoquent la photographie populaire du siècle dernier. L’accrochage décoratif et un peu chaotique des collages dans de petits cadres noirs contribue à cet effet, rappelant la façon dont on pourrait afficher des photographies familiales au mur d’une salle de séjour. Cette impression d’intimité est particulièrement efficace en ce qu’elle rappelle, une fois de plus, la nature des lieux et leur lien étroit avec Molinari lui-même.

Si la contrebande à laquelle ont conspiré les dix-sept finissants n’a pas tout à fait accompli le but ambitieux qu’on lui avait fixé d’« ébranler » les « idées reçues » et de « redéfinir les contours des disciplines », elle a néanmoins réussi à produire, à partir des pratiques les plus variées, une exposition au noyau cohérent. Tout en exploitant les aspects bien personnels de leurs démarches respectives, les artistes ont su s’adapter au lieu qui les a accueillis et réunis le temps d’une exposition.

——
Contrebande, jusqu’au 5 avril 2014 à la Fondation Guido Molinari, 3290, rue Sainte-Catherine Est (angle Darling).

Article par Marie-Philippe Mercier Lambert. Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art et fervente amatrice de toutes choses qui stimulent son cerveau, Marie-Philippe a l’habitude de se subdiviser pour participer à plusieurs projets simultanément. En attendant de se voir octroyer le don d’ubiquité, elle milite ardemment en faveur de l’allongement des journées.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM