L’hypnose ne fait généralement pas partie de mes centres d’intérêt. Il me semble également qu’on en parle peu, que ce soit dans les médias, les arts ou la vie. Comme pour contredire cette idée, je suis récemment tombé sur deux œuvres qui en traitaient de façon complètement distincte.
D’abord, je me suis attaqué à Drood, la gigantesque brique de l’auteur américain Dan Simmons. Dans cet excellent suspense victorien, relaté par l’un des précurseurs du roman policier moderne (et opiomane invétéré), Wilkie Collins, on réalise rapidement la popularité dont jouissait le mesmérisme (ancêtre de l’hypnose) au XIXe siècle. D’autant plus que dans ce roman, il est pratiqué par nul autre que Charles Dickens, dit l’Inimitable. Se jouant des genres, cette fiction nous entraîne dans le Londres victorien et ses dessous plus sombres et mystérieux, imaginés par Simmons, ce maître de la science-fiction. Toujours est-il que l’on y manipule des esprits, allant jusqu’à confondre le lecteur quant à la crédibilité du narrateur.

C’est un peu le même phénomène qui se produit dans la pièce Hypno de Simon Boudreault, présentement montée à la salle intime du théâtre Prospéro par la jeune compagnie Tsunami. Le personnage principal, dont le nom d’artiste est Le Prince, possède la faculté d’hypnotiser n’importe qui. Il s’en sert bien sûr pour gagner sa vie, en donnant de grands spectacles très courus. Cependant, il n’emploie pas ce don qu’à des fins de divertissement, comme on le découvre peu à peu tout au long de la pièce. Oscillant entre drame et comédie, Hypno, questionne le libre arbitre des proches du Prince. À quel point sont-ils réellement responsables de leurs actes, des décisions qu’ils ont prises? Le spectateur, lui-même captif du récit du prestigitateur, ne perçoit que les parcelles de vérité que veut bien lui dévoiler celui-ci.

Ainsi, la trame narrative du spectacle se retrouve fragmentée, faisant alterner les bribes du numéro du Prince avec des moments de sa vie sans s’attarder à la chronologie. Le jour où Victor Lalancette, un étrange personnage gesticulant avec effusion, se présente chez Le Prince et sa femme Sandrine, leur petit quotidien s’en trouve entièrement dérangé. Sandrine se met à se demander si son mari l’a déjà hypnotisée, s’il se peut qu’elle soit en permanence sous son contrôle. Le Prince dément, mais quelque chose s’est déjà brisé. En fait, quelque chose était déjà brisé depuis bien longtemps. Pourquoi Victor Lalancette est-il amoureux d’un mannequin? Qui est donc Rogère Blouin, cette laideronne qui se croît femme fatale?

Construit à la manière d’un suspense, Hypno arrive à captiver malgré tous les défauts qui le minent. Dans une mise en scène parfaitement banale et hésitante de Luc Bouffard, les quatre comédiens n’arrivent pas à établir les démarcations nécessaires au double registre de jeu. Oscillant sans cesse entre le burlesque et le drame, ils paraissent rapidement dépourvus de repère au milieu d’un décor composé de divans et de paravents. Martin Tremblay, dans le rôle du Prince, surprend toutefois par sa justesse. Étrangement, il est le seul à avoir appris le texte, échafaudé son personnage et appris ses déplacements à dix jours de la première, en remplacement d’un autre comédien. On ne peut que s’incliner devant un tel travail. Martin Grenier (Victor Lalancette) arrive aussi à se hisser au-dessus de la production par un jeu de pantomime efficace. Malheureusement, ça se gâche du côté des filles, Geneviève Beauchemin (Sandrine) et Marie-Hélène Gosselin qui surjouent presque en permanence.

Il faut également dire que le texte de Boudreault n’en fait pas beaucoup pour s’éloigner du vaudeville, n’exploitant que très peu la richesse de la thématique choisie et soulignant très grassement les réflexions que le spectateur devrait avoir. Sans être déplaisante, suscitant quelquefois le rire, Hypno n’arrive toutefois pas à occuper l’esprit de façon consistante. Surtout quand on se dit qu’une bonne grosse brique nous attend à la maison et que, jusqu’aux petites heures, elle nous tiendra aussi captifs que le plus talentueux des hypnotiseurs.
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Hypno de Simon Boudreault du 19 mars au 6 avril à la salle intime du Théâtre Prospero. M.E.S. Luc Bouffard.