Assurant la mise en scène, Sylvain Bélanger est l’homme derrière ce spectacle entièrement féminin qu’est J’accuse. Dans un texte juste et percutant d’Annick Lefebvre, cinq voix s’élèvent pour rager contre la société. Présentée du 14 avril au 9 mai au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la pièce ose dire ce que plusieurs pensent tout bas.

Encore de nos jours, il n’est pas coutume de voir seulement des femmes s’exprimer sur une scène. L’auteure Annick Lefebvre donne la parole aux femmes dont les propos sont encore souvent étouffés par ceux de la gent masculine. Les rôles de «pouvoir» sont souvent tenus par des hommes à la voix portante et, ainsi, voir cinq personnages d’univers différents s’exprimer et se mettre à nu sur scène offre une nouvelle vision du monde actuel.
Le texte de Lefebvre ne peut laisser personne dans l’indifférence. Il pose le doigt sur des enjeux sociétaires importants dont on ne parle que trop peu. Il aborde à la fois les emplois ingrats, le capitalisme, l’individualisme, l’immigration et l’amitié qui peut faire naître la plus grande des peines d’amour si elle est brisée. Mais ce qui ressort le plus à travers ces cinq monologues, c’est le fait d’être toujours restreint lorsqu’il est temps de parler d’émotions. Chaque mot est jugé, chaque geste analysé, et les sentiments se retrouvent ainsi refoulés par cette peur d’être mal perçue, comme une conseillère mode se retenant de dire le fond de sa pensée à sa cliente insolente. Tout ça fait naître en soi la rage, sentiment qui est décrié dans J’accuse.

La distribution est impressionnante: ce sont toutes de jeunes actrices qui ont fait leur place dans le cœur des Québécois au cours des dernières années. On parle d’Ève Landry, Debbie Lynch-White, Léane Labrèche-Dor, Catherine Trudeau. Pourtant, c’est Alice Pascual, celle dont le visage est un peu moins connu de l’univers télévisuel qui a offert une prestation sans faille. Elle tient le rôle d’une immigrante épuisée des stéréotypes qui lui sont attribués et qui rêve d’une idylle avec un Québécois «de souche». Le texte est drôle et bien ficelé, certes, mais son interprétation sincère rend les mots d’Annick Lefebvre encore plus justes.

Cinq monologues, c’est non seulement un pari ambitieux, mais c’est aussi donner la chance aux actrices de se laisser aller dans la création de leur personnage. C’est l’art de s’adapter, se réinventer chaque soir, seules face à un public qui ne rit pas aux mêmes moments et qui n’est pas attendri par les mêmes paroles. Par contre, il y a aussi le risque de tomber dans le ton monotone ou trop rapide. Malheureusement, à certaines reprises, les discours ont été un peu confus et quelques mots escamotés. Ces petites embuches n’ont toutefois à aucun moment fait décrocher les actrices.
Il ne faut pas passer sous silence l’hommage singulier à Isabelle Boulay qu’offre la pièce. Ses chansons sont mentionnées à diverses reprises comme berçant les états d’âme des personnages, mais cette folie atteint son paroxysme alors que «celle qui adule» offre un monologue complètement dévoué à sa passion pour la chanteuse. Petite touche d’humour à cette pièce qui navigue plutôt dans l’amertume des autres femmes.
J’accuse est une pièce comme il est peu souvent donné de voir. Elle met en lumière ce que la société s’efforce de tenir sous silence. Les personnages féminins et leurs monologues offrent une performance déconcertante, mais aux propos réalistes.
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J’accuse, présenté jusqu’au 9 mai au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.
Article par Jasmine Legendre.