Les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM) ont rendu hommage aux artisans du premier long-métrage de cinéma direct Pour la suite du monde, vendredi dernier, à la Cinémathèque québécoise.
Michel Brault, Werner Nold, Fernand Dansereau et Marcel Carrière ont partagé leurs souvenirs de tournage suite à la projection du film, un documentaire ethnographique riche de ses personnages et de leurs croyances.
L’aventure de Pour la suite du monde, initiée en 1962 par feu Pierre Perrault, a poussé les habitants de l’Isle-aux-Coudres à reprendre l’entreprise de leurs pères: la mythique pêche aux marsouins, dont le succès «dépend du bon Dieu et de la lune». Les cinéastes, en exploitant de nouvelles technologies et en bénéficiant de la création de l’Office National du Film (ONF), ont développé à l’époque une nouvelle démarche artistique marquée par le son synchrone, l’absence de scénario et la caméra observatrice plutôt que participative.

Michel Brault, à la réalisation et la caméra, se souvient. «Je découvrais mes racines. Il n’était plus question d’imposer des dialogues, il fallait filmer les habitants tels qu’ils étaient!», s’exclame-t-il sous son chapeau lui permettant, sous la lumière des projecteurs, d’entrevoir le public.
Benoît Boulianne, cinéaste québécois, s’émerveille du rôle qu’a joué Léopold Tremblay dans le documentaire. Le marchand de l’Isle-aux-Coudres avait convaincu les villageois de se lancer dans l’aventure que proposaient les précurseurs du direct. «En véritable metteur en scène, il a su provoquer des évènements et lancer des discussions avec les autres habitants pour contribuer à la construction de l’histoire», constate Boulianne, avec l’appui des invités et du public.
Les adeptes de cinéma d’auteur apprécient Pour la suite du monde pour la proximité que les cinéastes ont réussi à établir avec Léopold Tremblay et les bons vivants de l’Isle-aux-Coudres.
En bon narrateur, le politicien et cultivateur Alexis Tremblay a partagé aux plus jeunes son expérience passée et ses lectures de Jacques Cartier. Réticent à l’idée de reprendre la pêche «qui donne le plus de passion à l’homme», il était tout de même fier que «les jeunes voient ce que les vieux ont inventé».
Il fallait avoir du plaisir, à travers ce projet d’envergure un peu « broche à foin » dont le son était pour la première fois enregistré en direct grâce au magnétophone de Marcel Carrière. «Le cinéma direct a mené vers une nouvelle attitude. Il ne s’agissait pas seulement d’exploiter la technique», explique Fernand Dansereau, à l’époque producteur du film de Michel Brault et de Pierre Perrault.
Le cinéma direct québécois s’inscrit dans le courant de la Nouvelle Vague en France. Des cinéastes comme François Truffaut et Edgar Morin ont découvert à la même époque les joies qu’apportent la légèreté de la caméra et l’utilisation du magnétophone. En fiction, ils se sont libérés du scénario et des studios pour «rendre la caméra observatrice le plus près de la réalité», comme le mentionne Fernand Dansereau.
«Pour tourner un film qui dépeint fidèlement la vie à l’Isle-aux-Coudres et l’aventure en mer de ses habitants, après 38 ans d’interruption, il a fallu être très proche des gens de là-bas. On faisait partie de la famille», évoque Werner Nold, pour qui cela a toujours été un jeu, au tournage, comme au montage, lequel a nécessité plus de 40 heures. « Ils ont joué à la pêche aux marsouins et nous avons joué à l’ONF », ajoute-t-il, pétillant.
C’est d’ailleurs l’un des personnages les plus colorés du film qui lui a donné son titre. Louis Harvey, cultivateur, lance tout bonnement que c’est «pour la suite du monde» que la pêche est ressuscitée, réplique qui prendra tout son sens avec les années.
Dans un élan de nostalgie, André Gladu, cinéaste ayant aussi travaillé à l’ONF, rappelle le lien entre les films du direct et la Révolution tranquille. «C’était le moment où des films comme ça étaient marquants pour connaître notre culture. Nous ne savions même pas qui nous étions, mais nous avons fait la Révolution tranquille», relève-t-il. Gladu, à l’époque, ne croyait pas qu’un tel film puisse avoir été réalisé et tourné au Québec. Il lui a permis, comme à tant d’autres, estime-t-il, de prendre conscience de la richesse de notre culture et de l’héritage que laissent les artisans de Pour la suite du monde.
André Gladu constate le défi qui s’impose aux cinéastes documentaristes d’aujourd’hui en quête d’innovation. Fernand Dansereau, pour sa part émerveillé par le Printemps érable, n’est pas inquiet pour le contenu des futurs documentaires.
Le ministre de la Culture du Québec, Maka Kotto, a également souligné la portée du travail de Brault, Perrault, Carrière, Nold et Dansereau lors d’un discours précédant la projection. «Ils ont capté et parcouru l’âme du Québec et contribuer à établir l’excellence des cinéastes documentaristes québécois, pour qui l’essentiel est de faire quelque chose Pour la suite du monde.»
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La 15e édition des RIDM s’est déroulée du 7 au 18 novembre 2012. La riche programmation réunissait projections et évènements spéciaux pour promouvoir les meilleures œuvres locales et internationales. Des longs et moyens métrages de partout dans le monde ont été projetés à la Cinémathèque et dans quelques cinémas de Montréal.
Article par Catherine Paquette.