Après une entrevue aussi stimulante avec Guillaume Corbeil, rien ne m’aurait plus enchanté que de n’avoir qu’à cliquer sur le bouton « J’aime » de sa nouvelle pièce, Cinq visages pour Camille Brunelle. Malheureusement, comme il le précisait dans cette même entrevue, le réel dans toute sa complexité, est plus douloureux que son pendant virtuel et continu de nous résister, nous glissant constamment entre les doigts. Mais la réalité, à travers la subjectivité qui notre ma condition, me contraint de reconnaître toute la déception qui m’a pris à la sortie de ce spectacle. L’idée était pourtant excellente, mais la réflexion semble avoir suspendu sa course quelque part avant d’arriver à terme.
Comme si une fois que Corbeil avait mis le doigt sur la problématique des médias sociaux, n’avait su faire autre chose que de l’exposer dans toute sa vacuité. Comme si en voulant démontrer toute l’absurdité du processus de mise en scène virtuelle, il s’en était trop approché, pour finalement donner à sa pièce le même statut, celui d’une coquille alléchante, mais vide. Hypnotisant comme la spirale jaune et noir qui orne son programme, Cinq visages pour Camille Brunelle, ne parvient pas à se hisser au-dessus de l’aliénation dont elle traite.

Sur une scène recouverte de vêtements vintage, les doubles virtuels de trois femmes et deux hommes s’évertuent à se donner bonne contenance en enfilant la saveur de moment, qu’elle soit mode, gastronomie, musique, cinématographie, littérature ou sport. Les seules paroles qu’ils arrivent à prononcer sont simples, de l’ordre du commentaire, de l’appréciation (ou de la dépréciation). Toujours brèves, jamais réellement pertinentes, elles agissent comme le cadre autour d’un éternel tableau, toujours à repeindre. Ce tableau est composé de photos trafiquant à chaque instant le réel par l’angle ou la valeur que veulent bien lui donner ses acteurs, aussi bien que ses photographes. Trouver la vérité, ou au moins la sincérité, dans ce fatras d’inanités relève de l’exploit. Derrière les grands et les petits mensonges qui envahissent aussi bien leur quotidien que leur vie dans leur entièreté, ces pâles copies d’individus n’ont aucune conscience du temps qui passe, confiné à un éternel présent fictif. L’interminable litanie des références culturelles répétées en choeur par ces cinq trentenaires en perdition, déhumanisés, prend les allures d’une vaste entreprise de name dropping plutôt que d’une quête identitaire. Après cinq minutes de cette médecine, on a compris le message, on s’est reconnu. Après 15 minutes, on finit par en rire, tellement le portrait est à la fois juste et absurde. Après trente minutes, on commence à se demander si ça va finir par déboucher, si une quelconque réflexion va se bâtir sur cette critique sociale. Après 45 minutes, on a perdu tout espoir, le procédé va durer toute la pièce et il faudra bien s’y faire.

Plutôt statique au départ, la mise en scène se met timidement en branle alors que les personnages se mettent à se trémousser en poursuivant leurs actions virtuelles. On a droit à de longs diaporamas de photos floues de fêtes ponctuées de « Moi, avec Untel », « Moi, à tel endroit » et « Moi faisant telle chose ». Après une heure et quart, on en est toujours à se demander quand est-ce que ça va débloquer, mais le spectacle a pris fin, dans la déchéance de chacun. Seul l’un des personnages se sera décidé à s’en sortir, par le seul moyen qu’il entrevoit, c’est à dire, la mort. Déifié par son action, son suicide prend les aspects d’une grande mascarade où chacun peu enfin se mettre en valeur à côté d’un individu fantasmé qui n’existe que par les mensonges qui le constituent. Une finale intéressante qui ne suffit toutefois pas à sauver cette pièce. Si les jeunes comédiens Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin et Ève Pressault sont justes tout au long de la soirée, arrivant à arracher quelques rires aux spectateurs, le texte de Guillaume Corbeil et la mise en scène de Claude Poissant ne leur fournissent pas l’espace nécessaire pour briller. Dommage, car nous connaissons très bien le talent de ses deux hommes. Mais n’ayez crainte les gars, ça me prends plus qu’un arrêt sur image de ce moment de votre carrière pour enlever mon « J’aime » de vos murs respectifs.

Cinq visages pour Camille Brunelle de Guillaume Corbeil du 26 février au 23 mars à l’Espace Go. M.E.S. Claude Poissant.
Entrevue de l’Artichaut avec Guillaume Corbeil au sujet de Cinq visages pour Camille Brunelle.